Le Centre national de cyclisme de Bromont a inauguré, le 14 août dernier, l’Espace en mouvement, une aire de jeux en milieu naturel ouverte au public et favorisant le développement moteur des jeunes. Cet aménagement a été conçu par l’équipe d’EnJeuLab, un réseau de recherche dirigé par la professeure du Département des sciences de l’activité physique Mariève Blanchet, et ses nombreux partenaires, dont ceux du programme en Mouvement. Il s’ajoute aux trois autres laboratoires mis en place par EnJeuLab.
«Le but de l’Espace en mouvement est de fournir aux jeunes un environnement non structuré pour les amener à explorer leurs capacités motrices en valorisant la créativité, l’autonomie et la prise d’initiatives, des éléments essentiels pour augmenter le goût de bouger», explique la professeure.
Situé dans une petite forêt attenante au Centre national de cyclisme, le nouvel espace offre cinq zones de jeu interreliées par différents types de chemins, sur un terrain tout en inclinaisons et déclinaisons, avec des plateformes, un pont suspendu, un abri et une matériauthèque. Les modules de jeux ont été conçus en fonction des besoins des jeunes, sur la base d’observations et d’entretiens réalisés lors d’étapes précédentes de la recherche.
«La plupart des modules de jeux pensés par des adultes disent à l’enfant quoi faire, observe la chercheuse. Ils ne sont pas multifonctions. Les monkey bars, par exemple, sur le plan de l’autonomie et de ce que tu peux faire avec ça, c’est très limité.» Résultat? Son équipe de recherche a observé que les enfants qui jouent dans les parcs conventionnels ont tendance à se retirer prématurément.
Déstructurer les activités de jeu
Selon Mariève Blanchet, il faut absolument déstructurer les activités de jeu proposées pour amener les jeunes à bouger davantage. La Dysactivation, l’approche qu’elle a développée au fil des ans, notamment pour aider les jeunes ayant des problèmes de développement moteur ou des troubles d’apprentissage, est basée sur cette idée. Inclusive, elle veut donner à toutes et à tous l’envie de participer, peu importe leurs capacités. «Dans l’EnJeuLab, l’enfant bouge à son rythme, dit-elle. Il ne s’agit pas de compléter tel ou tel parcours le plus vite possible.»
L’Espace en mouvement offre différents niveaux de difficulté et c’est l’enfant qui choisit son parcours. Il n’y a ni compétition ni ligne de départ. «Quand il y a une ligne de départ, même si on dit que ce n’est pas une course, on perd la motivation de la moitié du groupe en partant», affirme Mariève Blanchet.
La recherche démontre très clairement que de nombreux enfants perdent leur motivation à participer à des activités physiques lorsqu’ils commencent à comparer leurs performances à celles des autres. «Dans les activités structurées, une démarcation se crée très rapidement entre les très bons et les moins bons, souligne la chercheuse. Avec pour résultat que les moins bons se retirent du jeu.»
Contrer l’abandon de l’activité physique
En grandissant, de nombreuses filles, notamment, délaissent les activités physiques pour cette raison. Cela arrive souvent autour de la sixième année du primaire et de la première du secondaire. «Il y a eu beaucoup d’initiatives pour faire bouger les tout-petits et c’est crucial, dit la professeure, mais il est tout aussi important de s’adresser aux enfants un peu plus vieux, car c’est l’âge où la stigmatisation apparaît et où le risque d’abandon est le plus marqué.»
Ce phénomène se remarque, entre autres, chez les jeunes souffrant d’un trouble d’apprentissage. «La perception qu’ils ont de leurs compétences nuit à leur participation aux activités physiques, explique la chercheuse. Cela mène à un retrait, à un déconditionnement physique, et à la perte de leurs capacités musculaires et cardiovasculaires, ce qui ne fait qu’accentuer le problème.»
La stratégie de l’Espace en mouvement, c’est d’amener les enfants à jouer sans se comparer – on a même prévu des parcours offrant une certaine intimité pour que le jeune puisse tester ses capacités à l’abri du regard des autres – et à se faire confiance. «Je les vois souvent déplacer des accessoires très lourds sur un terrain difficile parce qu’ils ont décidé de construire une cabane, illustre Mariève Blanchet. Juste en se déplaçant, ils améliorent leur endurance, ils travaillent sur leurs stabilisateurs, ils développent leur capacité motrice, sans même s’en rendre compte.»
Stimuler la créativité et l’autonomie
Les jeunes ont souvent une mauvaise perception de leurs compétences, a observé la professeure au cours de ses recherches. Avec des jeux qui stimulent la créativité et l’autonomie, on contourne cette difficulté.
«Un jour, un jeune est venu me voir et m’a interpellée pour savoir ce que c’était que cet aménagement. Je lui ai demandé ce qu’il en pensait et il m’a répondu : “Un bateau de pirates! “Alors j’ai dit : “Eh bien, c’est ça! “»
Ouvert à l’ensemble des jeunes (tout en étant recommandé pour les enfants de six ans et plus), l’Espace en mouvement peut servir à éviter la spécialisation précoce des jeunes athlètes tout autant qu’à favoriser la motricité de jeunes souffrant de divers troubles ou qui, tout simplement, sont trop sédentaires. «Les statistiques à ce sujet sont claires, note la chercheuse. Même l’ONU a déclaré que c’était un problème mondial très important: les jeunes ne bougent plus.»
La mise en œuvre de l’Espace en mouvement a bénéficié d’une contribution financière de la Fondation canadienne pour l’innovation, d’un appui du Fonds de recherche du Québec – Santé ainsi que du programme Nouvelles Frontières en recherche. Pour finaliser le projet, la chercheuse a aussi compté sur la collaboration de nombreux partenaires. «Nous avons développé une coopérative de recherche en lien avec le milieu, dit-elle. Des experts ont aidé l’équipe à aménager l’espace tout en préservant la forêt. On a même protégé un terrier de marmottes qui se trouvait sur le terrain! La construction a impliqué des jeunes en réinsertion sociale ainsi que des parents à qui on a soumis notre approche et qui se la sont appropriée.» La chercheuse elle-même a mis la main à la pâte, coupant des billots et sablant des modules. «Tout est conçu à partir d’éléments locaux ou issus du recyclage, assure-t-elle. Nous avons eu aussi beaucoup de dons de nos partenaires. C’est un projet soutenu par la communauté.»
Dans son nouveau laboratoire en plein air, Mariève Blanchet a commencé à tester comment les jeunes s’approprient l’environnement quand ils l’approchent pour la première fois. Au cours des prochaines semaines, son équipe entreprendra la collecte de données: on va quantifier la cadence des pas des enfants, traquer leurs mouvements avec des GPS et des accéléromètres, étudier leurs comportements à l’aide de grilles d’observation et tenter de mieux comprendre ce qui favorise l’engagement envers l’activité physique. On testera l’espace avec des jeunes présentant différents types de défis et appartenant à divers groupes d’âge.
Avis aux personnes intéressées: favorisant une approche multidisciplinaire, Mariève Blanchet accueille des étudiantes et étudiants en sciences de l’activité physique, mais aussi en orthopédagogie, en design urbain et industriel. «La coop sera également ouverte à d’autres chercheurs qui pourront venir y conduire leurs propres projets», annonce la chercheuse.
En plus de la forêt active de Bromont, le réseau EnJeuLab comptera à terme trois autres laboratoires. À Waterloo, une installation qui fonctionne en lien avec la municipalité, des écoles et un centre de pédiatrie sociale permet de s’intéresser plus particulièrement à des jeunes issus de milieux vulnérables. Conçu en collaboration avec la compagnie Darcom, spécialisée dans la transformation de conteneurs, un laboratoire mobile servira à se déplacer dans différentes régions du Québec pour obtenir un portrait représentatif de la réalité des jeunes. Finalement, un quatrième laboratoire équipé pour réaliser des évaluations de haut niveau sera installé au Centre sportif de l’UQAM.