La paruline à ailes dorées est désignée comme une espèce menacée au Québec. Ce petit oiseau insectivore aime nicher au milieu des graminées, des herbacées et des jeunes arbres, où il trouve beaucoup de chenilles pour se nourrir. Mais quand le nerprun cathartique s’installe, c’est la catastrophe. «Le nerprun cathartique est une espèce exotique envahissante qui forme une monoculture d’arbustes très dense, explique le professeur du Département des sciences biologiques Daniel Kneeshaw (Ph.D. sciences de l’environnement). C’est un habitat désastreux pour la paruline, car elle n’a pas d’herbe pour se cacher et très peu d’insectes à manger.»
Expert de la dynamique des perturbations naturelles et de leurs effets sur la structure et la composition des forêts, Daniel Kneeshaw travaille sur plusieurs projets de recherche visant à restaurer des sites colonisés par le nerprun cathartique ou d’autres espèces envahissantes. En misant sur des techniques qu’il a développées, Ambioterra, un organisme de la Montérégie, est parvenu à enrayer la propagation du nerprun sur un site de la municipalité de Godmanchester, près de Huntingdon. Grâce à ces efforts, la paruline à ailes dorées pourra retrouver un habitat propice à son cycle de vie.
«Cinq ans après le lancement du projet Protégeons les oiseaux champêtres de la Vallée du Haut-Saint-Laurent, le taux de réussite des méthodes appliquées approche les 100%», confirme Priscilla Gareau (B.Sc. biologie, Ph.D. sciences de la Terre et de l’atmosphère), directrice générale d’Ambioterra.
«Sur une partie du site, on a tout simplement procédé par la bonne vieille méthode de l’arrachage, mentionne Daniel Kneeshaw, alors qu’on a utilisé le bâchage sur une autre partie.» En étendant des bâches faites de toile géotextile sur les plantes coupées, on les prive de la lumière du soleil, explique le chercheur. Les tiges qui tentent de repousser s’étiolent et finissent par mourir. Au bout de quelques années, on peut enlever les toiles.
Le nerprun cathartique, une espèce introduite
Le nerprun cathartique, originaire d’Eurasie, a été introduit en Amérique du Nord comme plante ornementale. Jusqu’à récemment, on en vendait encore dans les pépinières. «Il s’agissait d’un cultivar prétendument stérile, précise le professeur, mais il n’est pas certain qu’il ne se reproduisait pas.» Présent au Québec depuis plusieurs décennies, l’arbuste a commencé à se répandre dans les années 2000. L’agrile du frêne a favorisé sa prolifération: les éclaircies laissées par les peuplements de frênes décimés par l’agrile sont un terrain de choix pour le nerprun cathartique, qui en profite pour s’installer.
On le voit surtout près de Montréal et en Montérégie, mais on en trouve dans de nombreuses régions du Québec. Le gouvernement l’a classé parmi les espèces exotiques envahissantes prioritaires pour des actions de lutte puisqu’il s’agit d’une espèce préoccupante en termes de nuisance pour la biodiversité et l’environnement.
L’arbuste, qui peut atteindre quelques mètres de hauteur, se propage très rapidement par la dissémination de ses fruits, qui peuvent rester dans la terre pendant plusieurs années avant de germer, profitant d’une éclaircie ou d’une perturbation du sol. «Si on le coupe, il va produire de nombreux drageons», indique Daniel Kneeshaw. Mais comme la plante n’a pas de racine pivot (une racine principale verticale qui s’enfonce dans la terre et dont partent les racines secondaires), il est possible de couper ses quatre racines latérales pour enrayer sa croissance et la tuer.
Les techniques non chimiques utilisées par Daniel Kneeshaw et son équipe pour contrôler le nerprun cathartique varient selon les types de sol. «Dans un sol meuble, notre technique consistant à couper les racines latérales de la plante fonctionne très bien, précise-t-il. Les gens l’adorent, car tu l’appliques une fois et tu n’as pas besoin de revenir. Mais dans un sol rocheux comme celui de la région de Huntingdon, elle est moins efficace. Quand tu essaies de couper les racines, ta scie frappe des roches.» D’où le recours à l’arrachage et au bâchage.
Le professeur et son équipe mènent un autre projet de lutte contre le nerprun cathartique dans des parcs-nature de la Ville de Montréal, celui du Bois-de-Liesse et celui de Pointes-aux-Prairies: deux sites envahis dont les sols sont très contrastés.
«L’idée, c’est d’utiliser différentes techniques pour trouver ce qui fonctionne le mieux selon les écosystèmes et de montrer que ce ne sont pas toujours les méthodes les plus chères qui sont les plus efficaces», dit Daniel Kneeshaw.
Le roseau commun, un autre envahisseur
Dans la tourbière du boisé des Terres noires de Terrebonne, le chercheur lutte depuis quelques années contre un autre envahisseur. Le roseau commun, ou phragmite, est une plante qui peut atteindre 3,5 mètres de hauteur et qui pousse, elle aussi, de façon très dense: entre 100 et 250 tiges par mètre carré. Là aussi, l’équipe de recherche a expérimenté différentes techniques pour éradiquer la plante. L’une de ces méthodes consiste à planter, là où les roseaux ont été éliminés, des sphaignes typiques des tourbières forestières. Au départ, Daniel Kneeshaw ne croyait pas tellement à cette idée proposée par l’une de ses étudiantes. Après quelques années, le sceptique a été confondu. Non seulement les roseaux n’étaient pas revenus, mais les mousses avaient commencé à se multiplier.
«J’aime montrer qu’on peut contribuer à restaurer les écosystèmes en aidant les espèces indigènes à reprendre leur dominance», mentionne le chercheur.
Une pépinière d’arbres indigènes
Dans tous les sites où ils mènent des travaux de restauration, les membres de l’équipe de Daniel Kneeshaw ne se contentent pas de supprimer les plantes envahissantes. Ils plantent activement de nombreuses espèces indigènes: mousses, petits fruits, arbres et arbustes.
En Montérégie, le chercheur est partenaire d’un autre projet avec Ambioterra, le Centre d’étude de la forêt, la ferme Terkivi et l’entreprise Forêt Santé. Ce projet, la Pépinière régionale du Suroît, à Hemmingford, a fourni des arbres indigènes aux citoyens afin de favoriser le reboisement. «Fortement agricole, la région a perdu, depuis la colonisation, 85% de ses forêts, souligne le professeur. Nous cultivons des arbres autrefois abondants et aujourd’hui devenus rares, comme le chêne bicolore, le carrier ovale, l’érable noir ou le noyer cendré.»
Daniel Kneeshaw se réjouit de ce partenariat avec Ambioterra, dont la directrice, Priscilla Gareau, est une diplômée de l’UQAM qui a à cœur d’embaucher de nombreux étudiants et étudiantes comme stagiaires.
«On travaille sur ce genre de projet pour que les enfants qui vont un jour se promener dans la forêt puissent dire en regardant le paysage autour d’eux: il paraît que ces arbres étaient très rares avant», conclut le chercheur avec un sourire.