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La liberté universitaire, un privilège à préserver

Le recteur Stéphane Pallage participe à une discussion publique au CORIM avec ses collègues de deux autres universités.

29 mai 2025 à 16 h 42

Le recteur Stéphane Pallage et ses collègues Sophie d’Amours, de l’Université Laval, et Daniel Jutras, de l’Université de Montréal, ont parlé d’une même voix lors d’une discussion publique sur la liberté académique organisée par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) le 28 mai dernier. Leur échange a été suivi par plus de 400 personnes qui assistaient à l’événement. La chancelière de l’UQAM, Pauline Marois, comptait parmi les nombreuses personnalités à la table d’honneur.

Alexandre Cloutier, qui a présidé, en 2021, la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire mandatée par le gouvernement du Québec, a prononcé l’allocution d’ouverture. D’entrée de jeu, il a énuméré les attaques dont les universités américaines sont la cible depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Donald Trump. Si la réalité canadienne n’a rien à voir avec ce qui se passe au sud de la frontière, le dirigeant du réseau de l’UQ rappelle que des propos inquiétants pour le milieu universitaire ont été entendus de la part des conservateurs lors de la dernière campagne électorale. «Les menaces contre l’autonomie universitaire sont indissociables des dérives d’un régime autocratique», a souligné Alexandre Cloutier lors de sa présentation.

Au cours de l’échange qui a suivi, animé par la communicatrice Martine St-Victor, Stéphane Pallage, Sophie D’Amours et Daniel Jutras ont tous trois dénoncé avec vigueur le traitement infligé au milieu universitaire par l’administration Trump. Ils ont également insisté sur l’importance de la liberté universitaire, un privilège à préserver.

Invité à réagir face aux événements récents, Stéphane Pallage a répondu que ce qui se passe aux États-Unis ne l’avait pas surpris. «Dans mon discours au CORIM, en novembre dernier, deux jours après l’élection, j’avais parlé de ce qui allait arriver aux universités.» L’administration Trump voulait alors s’attaquer à un comité indépendant, le comité d’accréditation des universités, et nommer elle-même les membres de ce comité. «Vous comprenez que si le comité n’est plus indépendant, l’autonomie universitaire est mise à mal», a commenté le recteur.


Un sixième pouvoir essentiel

Stéphane Pallage est revenu sur l’idée qu’il avait développée lors de cet événement, à savoir que les universités constituent un sixième pouvoir essentiel à la démocratie. Aux États-Unis, où l’administration Trump contrôle le pouvoir exécutif et législatif, où le pouvoir judiciaire ne joue plus son rôle – le président ayant acquis une sorte d’immunité –, où les médias sont de moins en moins indépendants, où les médias sociaux – le cinquième pouvoir – sont tout sauf objectifs, ce qui reste, pour donner l’heure juste à la population, ce sont les universités, a déclaré le recteur. S’ils bénéficient de la liberté académique, et si l’université est autonome, les chercheuses et chercheurs peuvent émettre un avis expert sur des politiques et éventuellement contredire le gouvernement.

«Les universités sont le dernier rempart de la démocratie», a déclaré le recteur. Photo: Nathalie St-Pierre

«Les universités sont le dernier rempart de la démocratie, et je m’attendais à ce qu’il soit attaqué par M. Trump. D’ailleurs, M. Vance l’avait annoncé: les universités sont l’ennemi», a souligné le recteur.

«Doit-on s’inquiéter pour le Québec? «Il faut toujours être vigilants, affirme Stéphane Pallage. Mais ce que nous vivons au Québec n’a rien à voir avec ce qui se passe aux États-Unis. Là, on vit vraiment une montée de l’autoritarisme qui fait fi du droit, qui agit un peu comme un État mafieux, par l’intimidation, par la peur. C’est très grave.»

Sophie D’Amours a rappelé que ce qui est arrivé aux États-Unis a eu lieu dans d’autres pays qui ont connu une dérive autoritaire, comme la Turquie, où le gouvernement a utilisé toutes sortes de moyens pour mettre les universités sous son contrôle. Dans ces pays, «les universités deviennent des leviers au service d’un régime autoritaire», souligne-t-elle.

«On voit que les conditions de la discussion peuvent changer très rapidement, que la polarisation politique et sociale peut produire des résultats très préoccupants pour le monde universitaire», a relevé Daniel Jutras. Selon lui, les universitaires d’ici ont la responsabilité d’exprimer leur solidarité à l’égard de leurs collègues aux États-Unis, en particulier ceux d’Harvard, ciblés spécifiquement. Ils doivent aussi profiter de ce moment pour parler du rôle des universités, entre autres face aux accusations concernant la «mouvance woke» dans le milieu universitaire.

Les trois chefs d’établissement voient la situation aux États-Unis comme une occasion de débattre de l’importance des universités dans une société démocratique.

Stéphane Pallage a remarqué que la crise actuelle n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé en Europe dans les années 1930, alors que les universitaires fuyaient l’Allemagne en masse. «Je reçois des appels d’universitaires qui veulent quitter les États-Unis parce qu’ils sentent leur liberté menacée», a-t-il signalé.


Attirer des scientifiques au Québec

Le recteur, comme ses collègues, aimerait que l’on trouve le moyen «d’attirer au Québec un certain nombre de ces grands esprits qui pourraient venir dans nos universités». Dans les années 1930, a-t-il rappelé, l’Université Princeton, aux États-Unis, avait lancé un programme destiné à accueillir les universitaires allemands, un programme qui avait permis de recevoir des scientifiques d’exception tels qu’Einstein. «Mettre en place ce genre d’initiative aurait un immense potentiel pour le rayonnement scientifique du Québec», a affirmé Stéphane Pallage.

De telles initiatives ont été mises sur pied en Europe, a mentionné Daniel Jutras, ajoutant qu’on a besoin, au Québec, de renforcer les programmes déjà en place pour attirer ces sommités, de soutenir les personnes en début de carrière, qui forment un bassin peut-être plus facile à recruter que les chercheuses et chercheurs établis, et de mieux financer la recherche et les collaborations internationales.

Sophie D’Amours a précisé que les outils nécessaires pour attirer les chercheuses et chercheurs varient selon les personnes, certaines ayant besoin d’un laboratoire, d’autres d’un pont pour faciliter leur transition et d’autres encore d’une aide pour établir leur famille. Elle a donné l’exemple de la Belgique, où l’aide accordée aux universités peut être utilisée à leur discrétion, selon les besoins. «Peu importe le modèle, il faut qu’il soit expéditif, rapide, agile, sinon les chercheurs vont aller ailleurs», a-t-elle soutenu.


Liberté académique et expertise

Une partie de l’échange a porté sur l’importance de distinguer la liberté académique de la liberté d’expression. Encore ici, les chefs d’établissement se sont montrés d’accord sur le fond. «La liberté d’expression, nous l’avons toutes et tous en démocratie, mais elle est quand même limitée: on ne peut pas inciter à la haine, par exemple, a expliqué Stéphane Pallage. La liberté académique suppose une expertise reconnue par les pairs, et c’est sur la base de cette expertise que le professeur peut émettre une opinion.»

Les experts universitaires, appelés à s’exprimer dans les médias, sont à même d’émettre un avis sur ce qui est un fait et ce qui ne l’est pas – donc contrer la désinformation –, mais aussi sur les effets attendus d’une politique, a poursuivi le recteur. Et ses pairs vont s’exprimer de façon virulente si un professeur s’aventure en dehors de son champ d’expertise.

Sophie D’Amours et Daniel Jutras ont également insisté sur le fait que la liberté académique est basée sur l’expertise. La rectrice de l’Université Laval a mentionné que l’on s’attend des personnes de haut savoir qu’elles fassent un usage responsable de cette liberté. Quant à Daniel Jutras, il a expliqué que la liberté académique, tout comme l’indépendance de la magistrature et la liberté de presse, vient avec des responsabilités.

En dépit du sombre climat qui afflige le milieu universitaire chez nos voisins, les chefs d’établissement ont exprimé leur confiance en l’avenir, insufflée par la jeunesse inspirante et engagée qui fréquente l’université. «Nous avons la chance d’évoluer dans un milieu extraordinaire, où les découvertes se font au quotidien. C’est très prometteur», a conclu Stéphane Pallage.