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Vingt ans d’histoires montréalaises

Le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal contribue depuis deux décennies à nourrir la mémoire collective.

Par Claude Gauvreau

23 mars 2026 à 14 h 38

Le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal (LHPM) fête cette année son 20e anniversaire. Fondé en 2006 par les professeurs émérites du Département d’histoire Joanne Burgess, Paul-André Linteau et Jean-Claude Robert, le Laboratoire a largement participé à l’avancement des connaissances sur l’histoire et le patrimoine montréalais ainsi qu’au développement d’outils numériques de transfert du savoir dans une démarche partenariale avec de nombreux organismes des milieux culturel, éducatif et archivistique.

Trois conditions ont favorisé la création du LHPM. D’abord la présence d’une expertise sur l’histoire de Montréal au sein du Département d’histoire. Ensuite, l’existence d’un profil Histoire appliquée à la maîtrise, permettant aux étudiantes et étudiants de s’engager dans une pratique historienne avec divers organismes. Enfin, le lancement par le CRSH du programme pilote Impact du savoir sur la société, qui offrait un financement pour développer des liens entre le monde universitaire et les milieux culturels, associatifs et gouvernementaux.

«L’une des contributions les plus importantes du Laboratoire a été de démontrer le potentiel et la richesse de la recherche partenariale en histoire et en patrimoine», souligne Joanne Burgess, qui fut sa directrice de 2006 à 2025. Le LHPM a ainsi réalisé plusieurs projets de recherche et d’exposition avec de multiples organismes et institutions, tels que le Service des archives de la Ville de Montréal, le Centre d’histoire de Montréal, le musée Pointe-à-Callière, la Table de concertation du Faubourg Saint-Laurent, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), le musée McCord-Stewart, l’Écomusée du fier monde et des sociétés locales d’histoire œuvrant dans différents quartiers montréalais.

«Depuis ses débuts, le Laboratoire s’est démarqué par sa capacité à rassembler et à faire dialoguer deux univers de recherche trop souvent séparés, ceux portant sur l’histoire et le patrimoine», note le professeur du Département d’études urbaines et touristiques Martin Drouin, nouveau directeur du LHPM.


Documenter l’histoire des espaces urbains

«Le Laboratoire s’est distingué, notamment, par ses recherches visant à documenter l’histoire des espaces urbains montréalais, observe Joanne Burgess. En 2006, nous avons lancé un ambitieux projet avec la Ville de Montréal sur l’histoire d’artères majeures de la métropole.» À partir de documents d’archives, des rubriques étoffées ont été réalisées sur une vingtaine de voies, aujourd’hui réunies sur le site Grandes rues de Montréal, lequel fait partie du Répertoire historique des toponymes montréalais. Le projet a donné naissance à un ouvrage de Paul-André Linteau, La rue Sainte-Catherine: au cœur de la vie montréalaise, qui relate l’histoire économique, sociale et culturelle de cette artère centrale.

«Le LHPM s’est également intéressé à l’histoire des quartiers Centre-Sud et Mile-End ainsi que du Faubourg Saint-Laurent, ou encore aux mouvements coopératifs et communautaires ayant marqué le Plateau Mont-Royal», rappelle Martin Drouin. En 2017, dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, le Laboratoire a organisé le Forum d’histoire et de patrimoine de Montréal. Découvrir la métropole par ses quartiersCet événement phare était le fruit d’une collaboration avec les Archives de la Ville de Montréal, l’Écomusée du fier monde, le Cœur des sciences de l’UQAM et la Fédération Histoire Québec.

En 2012, le LHPM a reçu une importante subvention de plus de 2 millions de dollars du CRSH pour un vaste chantier de recherches intitulé Montréal, plaque tournante des échanges: histoire, patrimoine, devenir. «Ce chantier a permis de brosser un portrait historique du rôle de Montréal comme carrefour social, économique et culturel, et comme moteur du développement durant les années marquant son statut de métropole canadienne, soit de 1820 à 1960», précise le directeur du Laboratoire.

D’autres recherches ont été effectuées sur l’histoire de l’immigration, de l’alimentation et de la vie commerciale à Montréal, notamment à travers le rôle des grands magasins et des épiceries de quartiers aux 19e et 20e siècles.


Un patrimoine méconnu

En plus du patrimoine archivistique, le patrimoine industriel et ses éléments tant matériels (bâtiments, équipements) qu’immatériels (savoir-faire reliés au monde du travail, histoires d’entreprises) a occupé une place importante dans les travaux du LHMP. Les activités de production et de transformation liées à l’industrialisation de Montréal ont laissé de nombreuses traces patrimoniales, qu’il s’agisse de bâtiments, de logements ou de quartiers ouvriers, contribuant à dessiner un paysage urbain particulier.

Longtemps méconnu, le patrimoine industriel a été faiblement mis en valeur, remarque Joanne Burgess. «Comme Montréal n’est pas une ville mono-industrielle, rendre compte de sa diversité et de sa complexité s’avérait un défi. Chose certaine, la sauvegarde des bâtiments industriels, témoins privilégiés de l’évolution économique, sociale et technique, sert la mémoire collective.»

La professeure a dirigé une recherche sur l’un des fleurons du patrimoine industriel montréalais, l’entreprise Alphonse Raymond, une des plus importantes fabriques de conserves alimentaires au Canada au 20e siècle, dont les bâtiments se trouvent toujours dans le quartier Centre-Sud. La recherche a notamment mené à une exposition, Confitures et marinades Raymond: faites pour plaire!, présentée à l’Écomusée du fier monde en 2015-2016. «Des photographies, des publicités, des objets et des témoignages permettaient de comprendre l’évolution du complexe et de son ancrage dans le quartier, mais aussi les expériences de vie et de travail des ouvrières et ouvriers», rappelle Joanne Burgess.


Outils numériques

Le Laboratoire a créé plusieurs outils numériques pour favoriser la transmission des connaissances et la valorisation du patrimoine. Il a ainsi développé, avec la Ville de Montréal, deux projets majeurs destinés à un large public. D’abord, une bibliographie des études sur l’histoire de Montréal réunissant plus de 15 000 titres, hébergée sur le site du LHPM et celui du Service des bibliothèques. Puis, une histoire chronologique de Montréal, soit une plateforme numérique abordant diverses thématiques économiques, sociales et culturelles.

Pour l’exposition sur le complexe industriel Alphonse Raymond, un environnement numérique 3D/4D reliait des objets, des textes, des photos et des documents sonores. Grâce à une borne interactive, les visiteurs pouvaient parcourir le complexe architectural et suivre son évolution au fil du temps. Un autre projet du même type, mené avec le ministère de la Culture et des Communications du Québec, a porté sur l’évolution des cinq gares ferroviaires de Montréal ayant un statut patrimonial.

Amorcé en 2012, un chantier de recherche se poursuit en collaboration avec le Musée Pointe-à-Callière, portant sur le site archéologique du marché Sainte-Anne et du Parlement de la province du Canada dans le Vieux-Montréal, haut-lieu de l’histoire de Montréal et du Canada au 19e siècle. «La recherche vise à faire connaître des dimensions méconnues de cette histoire, indique Martin Drouin. Une approche multidisciplinaire, combinant des recherches en histoire, en archéologie et une modélisation 4D, favorise une appréhension globale du lieu et de son environnement.»


Former une relève étudiante

Au fil des ans, plusieurs étudiantes et étudiants ont participé aux activités de recherche et de diffusion du Laboratoire, effectuant notamment des stages professionnels au sein d’institutions muséales et d’organismes en patrimoine.

Dans le cadre du chantier de recherche «Montréal, plaque tournante», par exemple, qui s’est déployé durant les années 2012 à 2018, quelque 65 étudiantes et étudiants de tous les cycles, 4 postdoctorants et un stagiaire doctoral ont été embauchés par l’équipe du Laboratoire.

«Les contributions étudiantes à l’histoire appliquée et publique ont été particulièrement importantes», soutient Joanne Burgess. «Pour souligner son 20e anniversaire, le Laboratoire présente tout au long de l’année 2026 une série d’articles mettant en lumière le parcours professionnel de certains de ses anciens membres étudiants, aujourd’hui diplômés», note Martin Drouin.


Une nouvelle programmation

Le LHPM a élaboré une programmation scientifique pour les quatre prochaines années. «Nous l’avons conçue dans la continuité des activités antérieures du Laboratoire et en dialogue constant avec nos partenaires», relève son directeur.

La programmation s’articule autour d‘axes thématiques intitulés «Montréal, carrefour des populations et des échanges»; «Lieux urbains, cultures citadines et cadres de vie»; «Représenter et aménager l’espace urbain». En collaboration avec le Centre des mémoires montréalaises (MEM), le Laboratoire développera un quatrième axe d’activités autour de la mobilisation et de la participation citoyennes en histoire et patrimoine. «Il s’agit de soutenir des organismes dans les quartiers et arrondissements de Montréal, comme les sociétés locales d’histoire , dans l’appropriation de l’histoire de la métropole», précise Martin Drouin.

Enfin, dans le cadre du projet Parcours signature Quartier latin, le LHPM contribuera à documenter l’histoire et la richesse patrimoniale d’un certain nombre de sites du quartier. «L’objectif, dit le professeur, est de mettre en valeur l’identité du Quartier latin, notamment sa dimension apprenante. On doit se rappeler que ce quartier a été, depuis 1895, un lieu dédié à l’enseignement alors que l’Université Laval et l’Université de Montréal y ont eu pignon sur rue, avant l’arrivée de l’UQAM.»