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La professeure émérite Francine Descarries s’est éteinte

Figure de proue des études féministes francophones, la sociologue a marqué le mouvement des femmes.

17 mars 2026 à 16 h 30

Mis à jour le 23 mars 2026 à 11 h 19

L’une des figures incontournables du féminisme au Québec, Francine Descarries, est décédée subitement le 12 mars dernier à l’âge de 84 ans. La professeure émérite du Département de sociologie a enseigné à l’UQAM de 1986 à 2022. Spécialiste de l’histoire du mouvement des femmes, des discours féministes contemporains, des rapports maternité-famille-travail, elle s’est aussi intéressée aux représentations sociales du féminin et du masculin ainsi qu’au rôle et à la place des femmes dans divers secteurs professionnels.

«Militante féministe et sociologue inspirante, Francine Descarries aura permis de tourner les projecteurs sur les perspectives féministes dans l’analyse des faits sociaux et des transformations sociales», observe la vice-rectrice au Développement humain et organisationnel, Guylaine Landry, dans un message diffusé à la communauté uqamienne, le 17 mars. «Ce faisant, elle aura également permis à de nombreuses personnes étudiantes, la relève qu’elle avait tant à cœur, d’avoir accès aux études et aux recherches féministes», ajoute la vice-rectrice.

«Francine Descarries a été un exemple pour beaucoup de femmes de sa génération et pour les plus jeunes, en leur montrant la voie de l’émancipation et de l’audace devant l’adversité», souligne la Faculté des sciences humaines dans un message diffusé sur son site web. La professeure émérite avait créé, avec son époux, une bourse d’études aux cycles supérieurs.

Francine Descarries a mis sur pied le premier cours de sociologie de la condition féminine, dispensé à l’Université de Montréal en 1978. Elle a fait œuvre de pionnière en cosignant avec sa collègue Shirley Roy, en 1988, Le mouvement des femmes et ses courants de pensée: essai de typologie, traduit en anglais et en portugais, qui demeure une référence pour l’enseignement et la recherche féministe universitaire.


Un parcours atypique

À l’âge de 16 ans, Francine Descarries voit son existence bouleversée par le décès de son père et doit abandonner ses études pour permettre à son frère aîné de terminer sa formation en médecine. Elle travaille alors comme secrétaire, puis comme agente de voyages pendant une dizaine d’années. À 27 ans, peu après la naissance de son deuxième enfant, elle effectue un retour aux études au Cégep Édouard-Montpetit, choisissant la sociologie.

À la fin des années 1960, au moment où le mouvement féministe prend son envol au Québec, la jeune femme cherche à concilier famille et études. C’est à cette époque qu’elle commence à s’intéresser à la réalité des femmes. Elle mène ensuite des études de baccalauréat, de maîtrise et de doctorat en sociologie à l’Université de Montréal. De son mémoire de maîtrise naîtra L’école rose… et les cols roses (éditions Albert Saint-Martin, 1982), le premier ouvrage québécois sur la reproduction sociale des sexes et les effets de la socialisation genrée.


Cofondatrice de l’IREF

En 1986, la sociologue obtient un poste de professeure à l’UQAM, où elle rejoint les rangs du Groupe interdisciplinaire d’enseignement et de recherche féministes (GIERF). En 1991, elle participe à la fondation de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF). Sous sa direction, l’Institut a notamment établi une alliance de recherche sur le mouvement des femmes au Québec avec Relais-femmes (ARIR), un organisme féministe de liaison et de transfert de connaissances. Francine Descarries est également à l’origine de la création, en 2011, du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), lequel a permis de mieux structurer et de dynamiser ce champ de recherches au Québec.

«Nombreuses sont les recherches et formations auprès des groupes féministes dans lesquelles Francine s’est activement impliquée au cours de sa longue carrière», rappelle Ève-Marie Lampron, professeure associée à l’IREF. «Plus récemment, je pense notamment à ses travaux avec le collectif Réalisatrices équitables, Francine a été une alliée de taille en matière de recherche partenariale féministe, à l’UQAM et au Québec, les collaborations avec les groupes étant particulièrement reconnues et importantes au RéQEF», souligne la professeure, qui a aussi travaillé au Service aux collectivités (SAC).

Francine Descarries a fortement contribué à l’essor des études féministes dans le monde universitaire québécois et, plus largement, francophone. Elle a notamment créé un outil web interactif, la Ligne du temps de l’histoire des femmes au Québec, destiné aux universitaires, aux intervenantes du milieu et au grand public.

Mais sa plus grande fierté était d’avoir formé plusieurs étudiantes et étudiants au doctorat et à la maîtrise. «C’est dans l’enseignement que je me réalise le plus, soulignait-elle en 2019. Le dynamisme et la curiosité intellectuelle des jeunes me forcent à pousser plus loin mes recherches.»

En 2020, dans une entrevue accordée à Actualités UQAM à l’occasion des 50 ans de l’Université, la sociologue rappelait le rôle de cheffe de file joué par celle-ci dans les études féministes au sein de la Francophonie. «Le champ des études féministes s’est développé sur une période de près de 40 ans. Dans la Francophonie, peu nombreuses sont les universités qui, comme l’UQAM, ont abrité trois ou quatre générations de chercheuses féministes.»


Prix du Québec

Au cours de sa carrière, Francine Descarries a remporté plusieurs prix et distinctions, dont le Prix d’excellence en recherche et création, volet Carrière, de l’Université du Québec, en 2011, et le prix Ursula-Franklin pour l’étude du genre de la Société royale du Canada, en 2012.  Puis, en 2019, elle obtient le prix du Québec Marie-Andrée-Bertrand, la plus haute distinction attribuée par le gouvernement du Québec à une personne dont l’envergure et la qualité des recherches en sciences humaines et sociales ont mené au développement et à la mise en œuvre d’innovations sociales.

En 2023, un ouvrage collectif intitulé Une bâtisseuse remarquable. Francine Descarries et le féminisme québécois  (éditions du remue-ménage), a rendu hommage à la sociologue. Des membres anciens et actuels du corps professoral de l’UQAM et du SAC, dont Christine Corbeil (travail social), Francis Dupuis-Déri (science politique), Shirley Roy (sociologie), Mélanie Millette (communication sociale et publique), Ève-Marie Lampron et Lyne Kurtzman (SAC) y ont collaboré.

L’ouvrage rassemble une dizaine de textes qui rendent compte du travail de Francine Descarries pour nouer des alliances entre le milieu universitaire et les groupes de femmes, tout en témoignant de son engagement dans la transmission des savoirs. Il souligne à quel point les écrits et les enseignements de la professeure forment une pensée originale.

«Francine Descarries a toujours souhaité que nous soyons “toutes unies pour aller plus loin dans la recherche féministe et les études féministes au Québec”! Alors, faisons en sorte, toustes les féministes uni·e·s, de prendre soin du matrimoine académique féministe que nous a légué Francine Descarries!», a écrit l’équipe de l’IREF dans son communiqué publié à l’occasion du décès.

Une commémoration et un hommage à la mémoire de Francine Descarries seront célébrés ultérieurement.