Sur le mont Royal, l’érable de Norvège livre une concurrence féroce à l’érable à sucre. On estime que sans intervention pour arracher les jeunes plants, il deviendrait dominant d’ici une trentaine d’années. Au Massachusetts et au New Hampshire, il est interdit d’en planter. Sur le site du gouvernement du Québec, on le considère comme une espèce exotique envahissante à risque élevé pour la biodiversité. Pourtant, le nouveau règlement adopté en juin dernier pour contrer la prolifération de ces espèces n’en fait pas mention.
Le professeur du Département des sciences biologiques Alain Paquette a fait partie des experts consultés en amont de l’adoption de ce règlement. Selon lui, on a bien fait de ne pas inclure l’érable de Norvège dans la liste des espèces bannies. «L’érable de Norvège constitue un vrai problème, précise-t-il. Il ne s’agit pas de le nier. Mais nous avons jugé, avec d’autres chercheurs, qu’il ne fallait pas l’interdire en raison du rôle important qu’il joue en milieu urbain.»
Le règlement vise une trentaine d’espèces dont la culture à des fins commerciales et la vente sont désormais interdites (sept d’entre elles seront bannies à partir de 2027 pour donner le temps aux pépinières d’écouler leurs stocks). Parmi ces espèces, on retrouve, le nerprun cathartique et le roseau commun, deux plantes échappées des cultures contre lesquelles lutte un autre professeur du Département, Daniel Kneeshaw. La redoutable berce du Caucase en fait aussi partie, tout comme le myriophylle à épis, une plante aquatique qui étouffe nos lacs.
Une grande tolérance
Si l’érable de Norvège a été épargné, c’est en raison de sa grande tolérance à toutes sortes de stress et de conditions difficiles.
«On peut planter cet arbre en plein centre-ville, dans des fosses de trottoir, sous des lignes électriques, dit Alain Paquette. Il tolère très bien la sécheresse, la pollution et les sels de déglaçage. En plus, il échappe à certaines règles fondamentales en biologie: il peut pousser à l’ombre, mais il prospère aussi au soleil!»
Très peu d’espèces s’épanouissent dans les milieux fortement urbanisés, note le chercheur. «Un excellent exemple d’une essence qui pouvait pousser dans ces conditions difficiles, c’était le frêne de Pennsylvanie. Mais cet arbre indigène, qui comptait pour 20% de la canopée montréalaise, a succombé à l’agrile du frêne. Or, chaque fois qu’on perd une espèce, on diminue la résilience de notre forêt urbaine.»
Un autre arbre autrefois emblématique des rues et des parcs de Montréal a subi un sort semblable, rappelle le chercheur. «L’orme d’Amérique a été attaqué par la maladie hollandaise de l’orme et il n’en reste presque plus.»
Parmi les autres essences plantées en ville, l’érable argenté suscite de nombreuses plaintes parce qu’il soulève les trottoirs et qu’on l’accuse – souvent à tort – d’endommager les fondations et les conduites d’eau.
Quant au micocoulier, il est souvent malade. «Il est attaqué par les pucerons et ces petits insectes produisent un miellat qui tombe sur les trottoirs et les voitures, où il laisse des traces collantes. Le tilleul aussi. Or, les gens sont beaucoup plus attachés à leurs voitures qu’aux arbres!», déplore le chercheur.
Dans un contexte où les options sont limitées, l’érable de Norvège, très résilient, joue un rôle majeur en procurant des îlots de fraîcheur, en réduisant le bruit de la circulation et en épurant les eaux d’écoulement. Selon Alain Paquette, l’interdire complètement nuirait à la biodiversité de la forêt urbaine. «Les arbres en ville rendent des services importants, rappelle-t-il. C’est un enjeu de santé publique.»
Un problème dans les boisés urbains et péri-urbains
Le problème, c’est que les qualités de l’érable de Norvège qui le rendent résilient aux pires conditions des centres-villes font de lui un redoutable compétiteur dans les boisés urbains et péri-urbains où il s’introduit. Tolérant l’ombre autant que l’érable à sucre, il est surtout plus prolifique. Chaque arbre génère énormément de samares et les jeunes pousses peuvent s’épanouir même dans les sous-bois très ombragés. Comme il produit lui-même une ombre très dense, l’érable de Norvège finit par empêcher les essences indigènes de pousser à son pied, dominant éventuellement la forêt. Il nuit aussi à la biodiversité en bloquant la lumière dont les plantes de sous-bois ont besoin pour se développer.
Dans les boisés du parc du Mont-Royal, l’envahissement a été en grande partie causé par la sottise humaine. «Dans les années 1950, les arbres et les arbustes étaient rasés pour empêcher les couples – principalement les couples homosexuels – de s’y retrouver à l’abri des regards, raconte Alain Paquette. C’est ce qu’on a appelé les “coupes de la moralité”. Avec le temps, comme les arbres ne retenaient plus le sol, il y a eu des coulées de boue et c’est pour contrer cette érosion qu’on a planté beaucoup de frênes, aujourd’hui tous malades, et d’érables de Norvège.»
Sur le mont Royal, des efforts sont déployés depuis plusieurs années pour stopper la prolifération de l’érable de Norvège, notamment par l’arrachage des jeunes plants. «Il est aussi interdit de plantation autour des grands parcs de Montréal», indique le professeur.
En fait, selon la fiche consacrée à l’érable de Norvège par le gouvernement du Québec, sa plantation devrait être strictement réservée aux milieux fortement urbanisés où les conditions de croissance sont difficiles. Une recommandation avec laquelle Alain Paquette est entièrement d’accord.
«Quand on dit qu’on ne doit pas l’interdire complètement, on ne dit pas qu’il faut en planter partout. D’ailleurs, on aurait très bien pu interdire sa vente dans les pépinières, sauf pour les besoins des municipalités.»
Selon le professeur, une personne qui veut planter un arbre sur son terrain devrait choisir une autre espèce. Il suggère aussi que les pépiniéristes indiquent sur une étiquette qu’il s’agit d’une espèce envahissante.
Difficiles à distinguer
Pour le commun des mortels, l’érable de Norvège et l’érable à sucre se ressemblent. On les distingue, entre autres, grâce à leurs feuilles: celle de l’érable de Norvège possède cinq à sept lobes principaux pointus, tandis que l’érable à sucre n’en compte que trois. Mais ce n’est pas si clair, même pour un expert comme Alain Paquette. Une des façons les plus simples de les différencier consiste à casser une nervure de la feuille ou son pétiole: une goutte de latex blanc s’écoule de l’érable de Norvège, tandis que la sève des érables du Québec est claire. On peut aussi examiner les samares, très différentes: celles de l’érable à sucre forment un angle aigu d’environ 30 degrés, alors que celles de l’érable de Norvège sont beaucoup plus écartées, à 180 degrés, comme une moustache. Finalement, l’automne est une bonne période pour savoir à quel arbre on a affaire puisque l’érable de Norvège vire au jaune doré et ne prend pas les teintes d’orange et de rouge caractéristiques de l’érable à sucre.
«L’érable de Norvège est aussi un envahisseur culturel, observe Alain Paquette. Souvent, c’est sa feuille qui est utilisée par erreur comme symbole national du Canada, et non celle de l’érable à sucre.» Au fil du temps, la feuille de l’espèce envahissante est ainsi apparue sur des timbres, des billets de banque, les avions d’Air Canada et même sur des produits à base de sirop d’érable!