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Audrey Bartis, spécialiste de l’image du corps

Analyser la représentation corporelle est au centre des travaux de la professeure de l’École supérieure de mode et de l’École de design.

Par Claude Gauvreau

19 janvier 2026 à 16 h 46

Mis à jour le 21 janvier 2026 à 10 h 16

Interdisciplinaire. Voilà un terme qui décrit bien le parcours et la pratique de la professeure Audrey Bartis. Originaire de France, elle enseigne à l’École supérieure de mode et à l’École de design depuis février 2024. Ses intérêts de recherche concernent, notamment, la sémiologie de l’image, celle du corps en particulier, le design, le management de la mode, les arts et la communication.

«Avant mon arrivée au Québec, j’ai eu plusieurs passions, dit-elle. Toute jeune, de 6 à 19 ans, j’ai pratiqué le dessin, ce qui m’a permis d’entraîner mon regard et d’apprendre à observer. Puis, j’ai développé un intérêt pour les arts et la sémiologie, ce qui m’a amenée au domaine de la mode.»

Durant les années 1990, Audrey Bartis a fait des études universitaires en France et en Belgique, obtenant une maîtrise en sciences du langage à l’Université Paris-5 René Descartes, un Diplôme d’études approfondies en art actuel à l’Université catholique de Louvain, une maîtrise en management de la mode et du textile à l’Institut français de la mode (IFM), à Paris, et un Diplôme d’études universitaires générales en arts et communication à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

De 2000 à 2023, elle mène deux carrières en parallèle. La première comme conseillère en stratégie de marque pour des agences de publicité et diverses entreprises, dont l’Oréal, Citroën et Michelin, où elle mène des études sur l’image de marque appuyées par la sémiologie. La seconde en enseignement dans différentes écoles de design en France et en Espagne. Elle a notamment été responsable pédagogique du cycle de création portant sur la marque et l’image à l’International Postgraduate Design Program de l’Institut français de la mode, qui accueille des étudiantes et étudiants venant de partout dans le monde.

En 2024, Audrey Bartis apprend qu’un poste est offert à l’UQAM, qui correspond à son profil. «J’ai aussitôt soumis ma candidature, lance-t-elle. L’occasion était trop belle. J’avais la possibilité de vivre une nouvelle aventure, de découvrir un nouveau pays et d’avoir un travail permettant de combiner l’enseignement et la recherche, un vieux rêve.»


Des images du corps omniprésentes

La représentation du corps occupe une place centrale dans les activités d’enseignement et de recherche d’Audrey Bartis. Quel que soit notre genre, notre couleur de peau, notre âge, notre silhouette, le corps est ce qui nous différencie, nous rend uniques, observe-t-elle. «Le corps est représenté partout, dans la mode, l’art, la publicité, les médias et sur internet. Explorer sa place et son rôle dans les images permet de traverser le mur des apparences, car le corps est toujours plus dense, plus profond et plus riche de sens qu’on voudrait le croire.»

La mode est un langage corporel, dit la professeure. En Amérique, contrairement à l’Europe, la mode est encore considérée comme un phénomène davantage économique que culturel, voire superficiel. «Pourtant, quoi de plus universel que des corps recouverts de vêtements et autres accessoires? Tout ce qui concerne l’apparat, le vêtement en particulier, a été associé au féminin, donc perçu comme non sérieux, alors que c’est profondément lié à l’identité personnelle et, surtout, sociale des individus. Le vêtement agit comme un révélateur de leur place dans la société.»

Audrey Bartis a conçu un balado, «Incarnations, le corps de l’image», qui, à l’aide de la sémiologie, explore la diversité des représentations du corps. On y trouve des épisodes portant sur le «corps du luxe» (dans les images publicitaires), le «corps de la technologie» et le «corps de l’artiste» (rôle du corps dans le processus de création artistique). D’autres s’ajouteront au fil du temps, dont un sur le «corps noir» (dans les images occidentales contemporaines).

La professeure croit que l’intérêt grandissant, depuis quelques années, pour le corps ou la corporéité, notamment dans le milieu de la recherche universitaire, est une sorte de réponse à l’omniprésence des technologies et du virtuel dans nos vies. «Plus les technologies s’insinuent dans le quotidien, plus il y a urgence de revenir à la réalité du corps, comme pour rappeler que nous ne sommes pas que des cerveaux branchés à divers appareils, mais des êtres sensibles et corporels avant tout.»


La genèse culturelle du 21e siècle

Audrey Bartis a signé deux essais dans la publication 1985. Mondes-images, qui accompagnait l’exposition éponyme présentée au printemps 2025 par le centre d’artistes VOX pour célébrer ses 40 ans, rendre hommage aux images et pratiques culturelles des années 1980 et examiner l’impact durable de cette décennie sur le monde actuel.

Dans son premier essai, «Modes et pratiques corporelles des années 1980. La genèse culturelle du 21e siècle», la professeure montre que, durant cette période, la beauté du corps, son dynamisme, son érotisme et ses nouvelles esthétiques deviennent le centre d’un univers créatif au croisement de la culture de masse et de différentes contre-cultures, permettant des passages entre les mondes du jour et de la nuit. Selon elle, deux grands types de corps caractérisent les années 1980: le corps structuré et le corps souple qui, à à la fois, se construisent en parallèle et se rencontrent pour donner naissance aux codes corporels actuels.

«À cette époque, le mouvement New Wave impose un univers géométrique, graphique et coloré, créant des passerelles entre la musique, la mode, les arts visuels et la danse», note Audrey Bartis. La New Wave remplace les tenues moulantes et sexy du disco par des silhouettes structurées et androgynes caractérisées par des épaules élargies, de forts contrastes de noir et blanc, et des maquillages marqués.

On assiste aussi à l’apparition de nouveaux vêtements et matières extensibles – justaucorps, lycra, léotards, leggings –, qui accentuent visuellement la souplesse des mouvements et la fermeté des corps. «Ce corps tonique et rythmique est contrôlé dans son poids et poussé dans ses efforts pour correspondre à des canons de beauté contraignants dont on peine encore à se débrasser, relève la professeure. Tout cela annonce l’omniprésence des salles de gym dans la vie urbaine d’aujourd’hui.»

Son deuxième essai est consacré à l’analyse de la célèbre marque Parachute, phénomène montréalais de mode qui a effectué une synthèse des principales pratiques vestimentaires et corporelles des années 1980. «Les vêtements Parachute étaient proposés dans de nombreuses tailles, rendant les pièces des collections accessibles à toute personne, sans distinction de genre. Cette androgynie, ou fluidité de genre, est une des propositions les plus visionnaires de la marque.»


Décoloniser la mode et le design

La décolonisation de la mode et du design fait aussi partie des champs d’intérêt d’Audey Bartis. «Il s’agit de réfléchir à la façon dont on peut déconstruire, dénouer et se séparer de biais coloniaux dans tout ce qu’on fait. Le sujet de la décolonisation est aujourd’hui présent dans toutes les universités, y compris à l’UQAM.»

En collaboration avec la Bibliothèque des arts, la professeure a construit une base de données bibliographiques collaborative et multilingue, Lectures décoloniales, rassemblant des ressources (articles, ouvrages) sur la décolonisation dans les pratiques et théories du design et de la mode. En constante évolution, cette base vise à faciliter l’accès à des points de vue souvent invisibilisés dans la culture occidentale, l’enseignement et la recherche.

En novembre dernier, à l’occasion de l’exposition Afrique Mode, présentée par le Musée McCord Stewart jusqu’au 1er février 2026, Audrey Bartis a organisé et animé une table ronde en collaboration avec le Musée et le Centre culturel afro-canadien de Montréal (CCAM). Visant à aborder la création de mode dans les cultures africaines, l’événement a réuni trois designers de renommée internationale originaires du Cameroun, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. La discussion a porté sur l’accessibilité et la visibilité des modes africaines ainsi que sur la reconnaissance des designers africains à l’international.


Sur la table à dessin

Audrey Bartis a différents projets autour de la théorie et de la culture de la mode, dont un en collaboration avec le professeur de l’École des médias Frédérick Pelletier. Une série de films sur la mode et le cinéma sera proposée à l’hiver 2026 dans le cadre de la programmation du ciné-club Le Grand Écran hébergé à la Faculté de communication.

Elle a aussi un projet de recherche, «Exposer, publier la mode», qui portera sur la façon dont la mode devient un objet culturel à travers l’exposition et le livre. «On observe de plus en plus d’expositions sur la mode, tant dans des musées traditionnels dédiés à l’art que dans des musées consacrés à l’histoire et aux civilisations.»

Depuis son arrivée à l’UQAM, la professeure dit apprécier la liberté académique qui y règne. Elle se réjouit surtout que de plus en plus d’étudiantes et étudiants viennent vers elle pour mener des projets de recherche, de jeunes chercheuses et chercheurs provenant de divers horizons: danse, muséologie et même les sciences de l’environnement!