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Scénarios de post-pandémie

Cinq ans après l’apparition de la COVID-19, quels sont les risques d’une autre pandémie?

Par Marie-Claude Bourdon

24 février 2025 à 9 h 06

En mars 2020, Actualités UQAM avait publié un premier article sur des scénarios de fin de pandémie de COVID-19. À l’époque, sous le choc du premier confinement, avec les images de grandes capitales aux rues désertes qui tournaient en boucle dans les médias et les hôpitaux craquant sous la pression des malades, on se demandait comment on allait se sortir de la crise. Et, surtout, combien de temps cela allait durer. Le professeur du Département des sciences biologiques Benoit Barbeau et sa collègue Tatiana Scorza avaient accepté de décortiquer pour nous les différentes issues possibles.

La possibilité de développer un vaccin contre le virus SRAS-CoV-2, jusque-là inconnu, paraissait alors encore lointaine: il faut, en général, une dizaine d’années pour mettre au point une nouvelle arme vaccinale. Mais devant l’ampleur de la crise, grâce à la rapidité d’intervention de la communauté scientifique et du milieu pharmaceutique, un premier vaccin à ARN messager, celui de la compagnie Pfizer, était approuvé en moins d’un an, rappelle Benoit Barbeau. Quand le deuxième article d’Actualités UQAM est sorti, en décembre 2020, d’autres vaccins (Astra-Zeneca, Moderna) s’apprêtaient à l’être et des campagnes de vaccination s’enclenchaient à travers le monde.

La vaccination s’est avérée une arme redoutable pour combattre les symptômes les plus graves de la maladie, souligne le biologiste, mais elle n’empêchait pas sa transmission. «Au départ, on ne savait à quel point le SRAS-CoV-2 pouvait muter, dit-il, mais en raison de sa facilité à se transmettre, on a assisté à une forte diversification du virus.»

La COVID-19 a continué de faucher des vies, surtout chez les personnes plus vulnérables, âgées ou immunodéprimées. Les variants Alpha, Beta, Gamma, Delta, puis Omicron se sont succédé. Heureusement, grâce à la technologie des vaccins à ARN messager, la mise à jour des vaccins est plus rapide. Et le variant Omicron, qui a fini par supplanter tous les autres en raison de son extrême contagiosité, s’est révélé moins dangereux pour la santé.

En janvier 2022, Actualités UQAM publiait un troisième et dernier article de la série «Scénarios de fin de pandémie». À l’époque, malgré la cinquième vague qui venait de frapper, les deux experts se disaient confiants de voir la fin de la crise. La COVID-19, comme la grippe, deviendrait une infection endémique. Elle ferait partie du paysage, mais ne tuerait plus autant. L’immunité collective acquise en partie grâce aux vaccins et en partie grâce aux défenses immunitaires développées au contact de la maladie ferait son œuvre. «Théoriquement, à mesure que le temps va passer, on va devenir de plus en plus résistants à la maladie», concluait Tatiana Scorza.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, la COVID-19 a fait à ce jour plus de 7 millions de morts à travers le monde. Au Canada, les autorités rapportent plus de 60 000 décès. Si des personnes continuent d’être hospitalisées et, dans certains cas, de mourir des suites de l’infection, la mortalité a beaucoup diminué. Selon des médias américains, le nombre de décès liés à la grippe saisonnière, particulièrement agressive cet hiver, aurait même dépassé, en janvier 2025, celui des victimes de COVID-19 pour la première fois depuis le début de la pandémie.


Faire trop plutôt que pas assez

Cinq ans plus tard, y a-t-il des choses qu’on ferait autrement pour lutter contre ce fléau? «À l’époque, on manquait de connaissances sur les mode de transmission du virus, dit Benoit Barbeau. Au début de la pandémie, une importance exagérée a été accordée aux surfaces contaminées par rapport aux aérosols. Mais il valait mieux faire trop de prévention plutôt que pas assez.»

Les confinements ont eu de lourdes conséquences, mais, selon le chercheur, les choses auraient pu être pires si on avait laissé le virus circuler davantage.

«Quand la situation en milieu hospitalier est inquiétante, il faut prendre des mesures pour limiter l’entrée des cas à l’urgence.»

Benoit Barbeau

Professeur au Département des sciences biologiques

Même s’il refuse de condamner le choix des autorités de santé publique – «Il y avait un vent de panique», rappelle-t-il –, il croit qu’on peut se questionner par rapport à la fermeture des écoles. «Les enfants sont beaucoup moins susceptibles de contracter une infection grave, sauf ceux qui ont des conditions prédisposantes, souligne le biologiste. Considérant les impacts des confinements sur les acquis scolaires et la santé mentale des jeunes, je ne pense pas qu’on reviendrait à ce genre de mesure.»

Si le port du masque et la vaccination obligatoires ont engendré énormément d’opposition dans certains groupes de la population, Benoit Barbeau confirme que ces mesures ont été utiles. «Le masque est un outil de protection même s’il n’est pas parfait», dit-il. Quant aux vaccins, ils ont certainement limité les ravages causés par la pandémie. «On espérait qu’ils auraient pu diminuer la contagiosité des personnes infectées, note le biologiste. Ce n’est pas tout à fait le cas, mais ils ont eu pour effet de diminuer les symptômes graves de la maladie et les hospitalisations, et c’était le principal objectif.»

Doit-on craindre un nouvel épisode pandémique de COVID-19?

Actuellement, les différents sous-variants en circulation sont tous dérivés du variant Omicron. Doit-on craindre une mutation qui rendrait le pathogène de nouveau plus dangereux? «Théoriquement, il est loin d’être exclu qu’une modification dans le bagage génétique du virus provoque des conséquences plus fâcheuses pour la santé humaine», répond le professeur. Selon lui, on continuera à voir de nouvelles vagues de COVID, avec des montées d’infections et d’hospitalisations, comme c’est le cas pour l’influenza. Mais probablement pas une nouvelle crise liée à la COVID qui nous obligerait à des confinements majeurs.

Tatiana Scorza est du même avis. «Ce n’est pas impossible, mais c’est moins probable, parce que nous avons développé une immunité naturelle, parce que les gens ont des anticorps et que la protection dans la population est déjà établie, dit-elle. Ce n’est pas comparable à une situation où quelque chose arrive qu’on n’avait jamais vu avant, comme le SRAS-CoV-2.»

À la recherche d’un vaccin universel

Selon Benoit Barbeau, la recherche se poursuit dans l’espoir de trouver un vaccin universel, à même de lutter contre tous les coronavirus, même ceux qui n’existent pas encore. «Lors des premières épidémies causées par des coronavirus, le SRAS-CoV-1, en 2002, et le MERS-CoV, en 2012, le financement de la recherche s’était arrêté dès que les virus avaient disparu des écrans radar, dit le biologiste. Cette fois-ci, les conséquences sociales et économiques de la COVID ont été tellement énormes que les gouvernements à travers le monde ont décidé qu’il fallait poursuivre les efforts.»

La recherche porte non seulement sur un vaccin universel, mais aussi sur de nouvelles technologies d’administration des vaccins. «On essaie de trouver un vaccin qui serait appliqué au niveau des muqueuses nasales et orales, de façon à activer une réponse immunitaire plus locale, dit le biologiste. Cela permettrait de produire des anticorps plus massivement, à la porte d’entrée du corps pour le virus.»

À l’UQAM, le professeur du Département de sciences biologiques Denis Archambault et son collègue du Département de chimie Steve Bourgault travaillent activement à développer ce type de technologie. En mars dernier, ils ont d’ailleurs publié un article dans la prestigieuse revue Vaccine sur les résultats prometteurs qu’ils ont obtenus avec un nanovaccin en administration intranasale. La préparation vaccinale induit une réponse immunitaire locale au niveau des muqueuses chez des souris infectées par le virus de la grippe (influenza A). Selon les chercheurs, cette technologie pourrait être utilisée pour concevoir des vaccins contre d’autres virus, y compris celui de la COVID-19 et le virus respiratoire syncytial.

La menace de la grippe aviaire

Un autre pathogène, à la fois plus familier et potentiellement plus dangereux que celui qui cause la COVID-19, inquiète la communauté scientifique depuis quelques mois: le virus de la grippe aviaire. Connu depuis plusieurs années, le virus H5N1 s’est imposé au-devant de la scène en 2024. Car ce virus responsable de la mort d’innombrables oiseaux sauvages un peu partout sur la planète et de l’abattage de millions de volailles domestiques – c’est lui qui est responsable de la flambée actuelle du prix des œufs aux États-Unis – ne se contente plus d’infecter la faune aviaire.

Depuis un an, le pathogène a été détecté chez de nombreuses espèces de mammifères: des morses, des ratons laveurs, des renards, mais aussi, et surtout, des animaux domestiques tels que le chat, le chien et la vache. Aux États-Unis, de nombreux élevages de bovins ont été contaminés. Or, plus le virus circule chez les mammifères, plus on craint une mutation qui lui permettrait de s’adapter à l’espèce humaine.

Jusqu’à maintenant, rares sont les humains qui ont été infectés par le virus H5N1. Dans la plupart des cas, il s’agissait de personnes travaillant en milieu agricole ou ayant été en contact avec des animaux contaminés. Aucun cas de transmission d’humain à humain n’a encore été rapporté. Mais pour le professeur du Département des sciences biologiques Denis Archambault, ce n’est qu’une question de temps.

«En ce qui concerne la transmission humaine, la question n’est pas de savoir si cela arrivera, mais quand. Et je ne suis pas le seul dans la communauté scientifique à le penser.»

Denis Archambault

Professeur au Département des sciences biologiques

Vétérinaire de formation, Denis Archambault travaille depuis plusieurs années sur le sujet. La nouvelle plateforme vaccinale contre la grippe aviaire qu’il a mise au point avec des collaborateurs au Canada et en France vient d’ailleurs d’être sélectionnée parmi les 10 Découvertes de l’année de Québec Science. Selon le chercheur, cette plateforme aurait pour avantage de fournir un vaccin universel, capable de contrer tous les variants du virus H5N1. Testée sur des poulets, la préparation permettrait aussi d’atteindre une immunité «stérilisante», c’est-à-dire d’éliminer la transmission du virus d’un individu à l’autre.

Si cette découverte a suscité beaucoup d’intérêt, il reste encore un long chemin à parcourir avant d’en arriver à un vaccin commercialisable. «Les études cliniques nécessaires pour mettre au point un vaccin destiné aux humains coûtent extrêmement cher», remarque le chercheur.

Des vaccins approuvés contre la grippe aviaire existent déjà. Le 19 février dernier, l’Agence de la santé publique du Canada a d’ailleurs annoncé avoir acheté 500 000 doses de vaccins contre la grippe aviaire de la compagnie GSK. Le vaccin serait destiné dans un premier temps aux personnes les plus à risque, comme celles qui travaillent auprès d’animaux susceptibles d’être infectés par le virus et de le transmettre à l’humain. Mais comme toutes les formes de grippe, le virus H5N1 mute sans cesse. Les vaccins existants seraient-ils efficaces contre un variant qui se propagerait d’humain à humain? On ne le sait pas. En fait, en dehors des laboratoires, les vaccins actuels contre le virus H5N1 ont très peu fait leurs preuves.

Selon Denis Archambault, les vaccins d’ancienne génération ne sont pas une solution à moyen et à long terme et il faut intensifier les efforts de recherche. Car la grippe aviaire est potentiellement beaucoup plus dangereuse que la COVID-19, avec des taux de mortalité chez les humains exposés au virus dépassant 50 %. En comparaison, les estimations du taux de létalité de la COVID-19, avant l’introduction des vaccins, variaient entre 0,5 et 1 %.

Plusieurs laboratoires travaillent sur de nouveaux vaccins contre la grippe H5N1. Entre autres, la compagnie pharmaceutique Moderna a reçu 590 millions de dollars du gouvernement américain pour accélérer le développement d’un vaccin à ARN messager. Bonne nouvelle, signale Benoit Barbeau, Moderna s’est dotée d’une nouvelle usine à Laval, dont la production devrait commencer cette année. «Il serait idéal de disposer d’un vaccin à ARN messager contre le virus de la grippe afin d’avoir la possibilité de le modifier rapidement selon les besoins», note le professeur.

Scepticisme envers la science et désinformation

La science continue de progresser, mais il ne suffit pas de mettre au point des vaccins efficaces pour lutter contre une pandémie. Les experts se montrent inquiets par rapport au scepticisme grandissant de la population envers les recommandations scientifiques.

«Pendant la COVID, le mouvement antivaccin s’est beaucoup amplifié. Ce qui m’angoisse, c’est ce qui pourrait arriver si on était confronté à une autre pandémie, qui pourrait être pire que la COVID.»

Tatiana Scorza

Professeure au Département des sciences biologiques

Dans les médias sociaux et même sur des réseaux grand public comme la chaîne américaine Fox News, de nombreux mythes ont circulé. On a dit, entre autres, que les vaccins pouvaient donner la COVID, causer des problèmes de fertilité, modifier l’ADN des personnes vaccinées et même qu’ils contenaient des micropuces destinées à suivre les citoyens à la trace! On a aussi répété que les vaccins à ARN messager avaient été conçus à la hâte et qu’ils n’étaient pas sûrs. «En réalité, on travaillait sur cette technologie depuis plusieurs années», souligne Benoit Barbeau.

Comme tous les vaccins, ceux qui ont été utilisés contre la COVID peuvent avoir des effets secondaires graves. Mais ces effets sont rares et disparaissent en général rapidement. «Dans quelques cas, les vaccins à base d’ARN messager peuvent présenter des effets adverses, dit Benoit Barbeau. Mais ce n’est rien de catastrophique.»

Il y a encore beaucoup de méfiance envers la science en général et les vaccins en particulier, observe le chercheur, qui regarde avec inquiétude l’évolution de la situation aux États-Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. «Le retrait des États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé, la nomination de Robert F. Kennedy Jr. comme Secrétaire à la santé et tout ce qui se passe du côté des grandes agences comme les National Institutes of Health, les Centers for Disease Control and Prevention et la Food and Drug Administration créent beaucoup d’insécurité, dit-il. Ceux qui, au Canada, se sont nourris de désinformation pourront trouver des appuis de ce côté.»

Tatiana Scorza abonde dans le même sens. «La communication est très importante dans le cas d’une pandémie, dit-elle. Si le message n’est pas clair, si la désinformation prévaut, c’est très dangereux.»