Le 26 mai 1995, sous le slogan «Du pain et des roses», plusieurs centaines de femmes entreprennent une marche de 10 jours contre la pauvreté. Elles se rendront jusqu’à Québec, réclamant, entre autres, l’équité salariale, l’augmentation du salaire minimum et la création de logements sociaux. L’idée de la marche avait été lancée par la Fédération des femmes du Québec, alors sous la présidence de Françoise David, récipiendaire 2025 d’un doctorat honorifique de l’UQAM. Trente ans plus tard, de nouvelles marches s’organisent dans différentes régions du Québec. Lancées le 26 mai dernier, elles culmineront par un grand rassemblement le 7 juin devant l’Assemblée nationale.
Julie Raby, agente de développement au Service aux collectivités (SAC), était l’une des animatrices du contingent de femmes de la Rive-Nord de Montréal lors de la marche de 1995. «Je me souviens que le matin du départ, le 26 mai, je marchais fièrement avec le sentiment de partir en mission», raconte-t-elle. Durant le parcours, elle transmet au quotidien des informations aux 200 femmes de son contingent. «Nourrie par la force du groupe et par celle de mes rencontres avec des militantes féministes, cette expérience de solidarité a été déterminante dans ma trajectoire personnelle et professionnelle», souligne Julie Raby. Après plus de 20 ans d’organisation communautaire, principalement dans le mouvement des femmes, l’agente de développement accompagne aujourd’hui des projets collaboratifs dans le cadre du protocole d’entente entre l’UQAM et les grandes centrales syndicales (CSN, CSQ, FTQ).
Si Du pain et des roses a été un catalyseur pour toute une génération de militantes, les marches de 2025 résonnent comme un rappel que la solidarité permet de faire des gains, tout autant qu’elle nourrit un projet de société, observe Julie Raby. «Face à l’inflation, à la montée de l’autoritarisme politique, aux discours haineux décomplexés et aux reculs des droits collectifs et sociaux, il y a tout un pan de la société qui a soif d’espoir et d’un discours qui dénonce les inégalités et les violences. Ces marches rappellent aussi que le mouvement des femmes du Québec est encore bien vivant. Rien que pour cela, c’est important!»
De nouvelles «marraines»
À l’occasion des marches de 2025, des marraines du mouvement de 1995 ont été jumelées à des femmes plus jeunes. Deux diplômées, l’autrice, réalisatrice et chargée de cours du Département de science politique Léa Clermont-Dion (B.A. science politique, 2014) et la commissaire en art contemporain, autrice et chroniqueuse Florence-Agathe Dubé-Moreau (M.A. histoire de l’art, 2019), font partie de ces «comarraines».
Selon Florence-Agathe Dubé-Moreau, les marches de 2025 représentent un devoir de mémoire et un appel à poursuivre la mobilisation. «Nous avons la chance de bénéficier d’un grand héritage féministe au Québec. Il est important de raconter cette histoire et de se rappeler de la lutte pour les droits des femmes et pour l’égalité de genre. Nous pouvons être fières que la Marche Du pain et des roses, en 1995, ait impulsé la Marche mondiale des femmes qui, depuis 2000, a lieu tous les cinq ans sur cinq continents pour contribuer à éliminer la pauvreté et la violence envers les femmes.»
L’actualité politique et économique des derniers mois montre que des reculs sont toujours possibles, souligne la diplômée. «Nous devons rester vigilantes pour toutes les femmes, y compris les personnes trans et non-binaires. Se mettre en marche, se rassembler le 7 juin prochain, devient donc un geste de solidarité qui honore les victoires de 1995 et poursuit le travail en faveur de l’égalité entre toutes et tous.»
Anciens et nouveaux enjeux
En 2025, les enjeux de pauvreté sont toujours d’actualité, alors que 20 % des ménages ayant recours à l’aide alimentaire ont un emploi, une proportion qui a doublé depuis 2010, rappelle Julie Raby. «L’accès à des logements abordables demeure un problème généralisé à l’ensemble du Québec, d’autant plus pour les mères monoparentales, les femmes aînées ou en situation de violence conjugale et les personnes appartenant à des groupes discriminés. Quant au réseau de CPE, développé au lendemain de la marche de 1995, il peine à répondre aux demandes et ses travailleuses sont épuisées.»
Plus largement, le contexte politique marqué par la montée de la droite s’accompagne de reculs majeurs en matière de droits, poursuit Julie Raby. «Pensons aux attaques contre le droit de grève (projet de loi 89). Pensons également à la montée des discours racistes, masculinistes et homophobes, qui alimentent un climat de violence, et à l’inaction climatique de nos gouvernements.» Plusieurs de ces enjeux sont d’ailleurs au cœur de projets de recherche menés à l’UQAM et soutenus par le Service aux collectivités. «Il y a plus d’une raison de réclamer Du pain et des roses, aujourd’hui plus que jamais!», dit Julie Raby.
Florence-Agathe Dubé-Moreau a été invitée à se joindre à la marche anniversaire Du pain et des roses par l’ancienne journaliste sportive de Radio-Canada Marie-José Turcotte, elle-même marraine de l’événement en 1995. Rien d’étonnant quand on sait que la diplômée figure parmi les récipiendaires 2024 des Prix littéraires du Gouverneur général pour son essai Hors jeu: chronique culturelle et féministe sur l’industrie du sport professionnel. Elle y raconte l’expérience qu’elle a vécue lorsque son conjoint Laurent Duvernay-Tardif a intégré l’équipe des Chiefs de Kansas City, en 2014. Propulsée dans les grands stades américains où règnent le pouvoir masculin, l’argent et le star système, Florence-Agathe Dubé-Moreau révèle dans son ouvrage les injustices que l’industrie du sport professionnel contribue à reproduire.
«Nous vivons un moment charnière où jamais autant de filles et de femmes n’ont pu rêver de faire carrière dans le sport en Amérique du Nord, souligne la diplômée. En 2024 et en 2025, nous avons vu apparaître à Montréal deux nouvelles équipes professionnelles féminines: la Victoire, en hockey, et les Roses, en soccer. Ce tournant a été franchi grâce à des pionnières qui, comme Marie-José Turcotte, ont ouvert la voie.»
Néanmoins, beaucoup reste à faire pour élargir la place des femmes dans le sport, estime Florence-Agathe Dubé-Moreau. «Des luttes sont à mener pour améliorer le rayonnement dans les médias, accroître la rémunération des joueuses, bonifier l’accès à des installations et à un encadrement de haut niveau et protéger les femmes des violences à caractère sexuel. Comme publics, nous pouvons toutes et tous participer à cette transformation vers un monde sportif plus juste et équitable.»