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Coupe du monde de soccer: quand sport et politique s’entremêlent

Le tournoi qui s’amorce aux États-Unis, au Canada et au Mexique sera marqué par de nombreux enjeux géopolitiques.

Par Jean-François Ducharme

9 juin 2026 à 14 h 36

Plusieurs grands événements sportifs internationaux ont été teintés par le contexte politique dans lequel ils se sont déroulés.

Le régime nazi a instrumentalisé les Jeux olympiques de Berlin de 1936 pour démontrer la supériorité de la race aryenne, théorie démantelée par le brio de Jesse Owens.

Aux Jeux de Mexico, en 1968, les sprinters noirs Tommie Smith et John Carlos ont levé le poing – un symbole de protestation antiségrégationniste associé aux Black Panthers – quelques mois après l’assassinat de Martin Luther King.

Les Jeux de Munich de 1972 ont été assombris par la prise en otages et l’assassinat de 11 membres de la délégation israélienne par un groupe terroriste palestinien.

Les Jeux de Moscou, en 1980, et de Los Angeles, en 1984, ont été boycottés par les adversaires de la Guerre froide, tout comme ceux de Montréal l’avaient été par des pays africains pour protester contre l’apartheid en Afrique du Sud.

«À l’instar des Jeux olympiques, la Coupe du monde de soccer, par son caractère international et hypermédiatisé, est régulièrement utilisée à des fins politiques, affirme Maélys Druilhe, étudiante au doctorat en science politique et chercheuse en résidence à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand. Pour reprendre un exemple récent, la Coupe du monde au Qatar, en 2022, a été marquée par plusieurs mobilisations d’opposition en lien avec les droits humains, les déplacements de population, les conditions des femmes et des migrants et les enjeux climatiques.»

L’édition 2026, qui se déroulera simultanément aux États-Unis, au Canada et au Mexique à compter du 11 juin, présente son lot d’enjeux géopolitiques brûlants. «L’enjeu central de cette Coupe du monde est la question des frontières, des migrations et des visas en lien avec la politique migratoire agressive de Donald Trump et les arrestations de l’ICE», souligne la chercheuse, qui réalise sa thèse doctorale sur la diplomatie sportive coercitive sous la direction de Charles-Philippe David et Élisabeth Vallet.

Cette politique migratoire, rappelons-le, interdit l’entrée en sol américain aux habitants de 19 pays, dont l’Iran et Haïti, deux nations qui participent à la Coupe du monde. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont eux aussi visés par des restrictions partielles. «Des dérogations ont été annoncées pour les joueurs et les entraîneurs, mais pas pour les partisans, qui ne pourront aller encourager leur équipe, ni pour une bonne partie du personnel de direction et d’encadrement des équipes nationales», déplore Maélys Druilhe.

Questions de sécurité

Ironie du sort, alors que les deux pays sont en guerre, l’Iran jouera au minimum trois matchs en sol américain – à Los Angeles les 15 et 21 juin, et à Seattle le 26 juin. «L’Iran a exigé des garanties de sécurité, mentionne Maélys Druilhe. La FIFA a fait un gros travail discursif pour rassurer la délégation iranienne sur ces enjeux, et a aussi autorisé l’équipe à tenir son camp d’entraînement à l’extérieur des États-Unis, soit à Tijuana, au Mexique.»

La sécurité sera aussi un enjeu important au Mexique. Quatre matchs de la Coupe du monde se dérouleront à Guadalajara, une ville placée en état d’alerte il y a moins de quatre mois, à la suite de violences ayant éclaté après la mort d’un baron de la drogue. «Dans la foulée de ces violences, le gouvernement mexicain a déployé des agents de sécurité en grand nombre à Guadalajara, explique la doctorante. La police locale a aussi reçu une formation pour accueillir l’événement et gérer le flux de touristes.»

La chercheuse ajoute que de nombreux citoyens mexicains dénoncent la déconnexion entre les énormes sommes d’argent investies pour organiser un méga événement sportif dans un pays où une bonne partie de la population se bat pour l’accès à des soins de santé et au droit à l’éducation.

Du copinage?

La décision du président de la FIFA, Gianni Infantino, de remettre son tout premier Prix de la paix à Donald Trump, en décembre dernier, a été vertement critiquée, notamment par la Fédération norvégienne de soccer et par l’organisation de défense des droits humains FairSquare, qui ont saisi la commission d’éthique de la FIFA en accusant le patron du foot mondial d’avoir manqué à son devoir de neutralité. «Ce prix de la paix à Donald Trump est d’autant plus difficile à défendre dans le contexte de la guerre en Iran, de l’enlèvement de Nicolás Maduro, des menaces d’annexion du Groenland et des dérives de sa politique migratoire», note Maélys Druilhe.

Ce n’est pas la première fois que les deux puissants personnages se montrent complices. «Ce copinage ne donne pas une belle image de la FIFA. Gianni Infantino se retrouve mis à mal entre la neutralité qu’il est censé défendre et ses relations privilégiées avec Donald Trump, guidées d’abord et avant tout par des intérêts financiers.»

Des coûts exorbitants

Le Canada sera l’hôte de 13 matchs, à Toronto et à Vancouver. «Bien que le Canada accueille pour la première fois la Coupe du monde masculine, le pays est loin d’être novice en matière d’organisation de méga événements sportifs, rappelle Maélys Druilhe. Trois éditions des Jeux olympiques (à Montréal en 1976, à Calgary en 1988 et à Vancouver en 2010) s’y sont déroulées, de même que la Coupe du monde féminine de soccer en 2015.»

L’organisation de cet événement présente de grands avantages sur le plan sportif – la qualification automatique de l’équipe nationale et la tenue des trois matchs du premier tour devant une foule partisane. Mais sur le plan financier, le portrait est tout autre. On rapporte que plus d’un milliard de dollars en fonds publics seront consacrés à l’organisation de ces 13 matchs. «Devant ces coûts exorbitants, la décision du gouvernement du Québec de refuser de tenir des matchs à Montréal apparaît maintenant tout à fait légitime», conclut Maélys Druilhe.