En septembre 2022, Théâtre d’opéra spatial, une œuvre numérique créée par la plateforme d’intelligence artificielle générative Midjourney a provoqué une petite commotion dans les milieux artistiques. Générée à partir d’une requête de l’artiste Jason Michael Allen, l’œuvre a obtenu la première place dans un concours au Colorado… C’était l’une des premières fois qu’une machine surpassait des êtres humains dans un concours artistique.
Depuis, les logiciels pouvant générer des images, des poèmes ou des pièces musicales n’ont cessé de se multiplier. Ce qui semblait inconcevable il y a quelques années est devenu non seulement possible, mais presque banal, à la portée du premier utilisateur venu capable de fournir les bonnes requêtes à la machine… qui s’exécute en quelques secondes, produisant des variantes à l’infini sans le moindre état d’âme.
Le génie créatif humain serait-il en voie d’être dépassé?
Le professeur du Département de psychologie Pier-Luc de Chantal, directeur du Laboratoire CREO sur la cognition et la créativité, n’en est pas si sûr. «L’IA générative, basée sur les grands modèles de langage, produit des résultats créatifs quand on lui fournit les requêtes adéquates, dit-il. Mais ça ne veut pas dire que le processus est créatif au sens où on l’entend chez l’humain.»
Alors que l’architecture cognitive humaine rend possibles les moments de révélation de type «Eurêka!» (quand un éclair de génie nous traverse sous la douche ou en conduisant), l’IA procède tout autrement, souligne le professeur. En fonctionnant par calcul de probabilités, l’IA surpasse l’humain dans certaines tâches. Par exemple, dans les tests de pensée divergente utilisés pour évaluer la créativité (donnez 10 idées différentes auxquelles vous fait penser le mot «bouteille»…), l’algorithme est très habile. Il l’est même davantage que la plupart d’entre nous, démontrent plusieurs études.
Si on demande à ChatGPT de nous donner 10 idées, il va nous donner 10 idées, illustre Pier-Luc de Chantal. Si l’on demande la même chose à un humain, le résultat est moins évident. «C’est ce qui fait dire que l’IA est maintenant plus créative que l’être humain moyen, précise-t-il, mais les êtres humains les plus créatifs sont toujours plus créatifs que la machine.»
Une question d’intention
L’artiste qui développe son sens de la créativité a donc encore une longueur d’avance sur la machine. Mais ce qui distingue surtout l’humain, selon lui, c’est l’intentionnalité. «Pour l’instant, l’IA donne un produit créatif quand on le lui demande, note le chercheur, alors que l’être humain est intentionnellement et spontanément créatif.»
Artiste et professeur à l’École des arts visuels et médiatiques, Jean Dubois est du même avis. «Selon moi, la création doit venir d’une intention, dit-il. Les IA ne sont pas véritablement créatives parce qu’elles ne prennent pas l’initiative et parce qu’elles sont incapables de faire une sélection parmi tout ce qu’elles produisent.»
Pour l’algorithme, il n’y a pas de différence qualitative entre les 25, 50 ou 150 variantes de la même image qu’il peut générer en réponse à une requête. Aucune n’est plus belle ou plus géniale. L’IA n’a pas d’émotion par rapport à ses propres œuvres.
«L’humain exerce un contrôle sur sa création, remarque Pier-Luc de Chantal. Il est métacognitif, en ce sens qu’il réfléchit à ce qu’il fait, et il y a une partie du processus de création qui émerge de ce contrôle.»
Cela n’empêche pas l’IA d’être un outil très utile dans le contexte d’un processus de créativité. Mais y a-t-il un risque à recourir aux logiciels d’intelligence artificielle générative? Cela peut-il rendre moins créatif? Entraîner une sorte de paresse créative? La réponse, selon le psychologue, n’est pas blanc ou noir. Des études ont montré que des humains qui avaient utilisé l’IA dans une tâche avaient fait preuve d’une plus grande créativité que ceux qui avaient réalisé la même tâche sans l’aide de la machine. Autrement dit, l’IA a le potentiel de nous rendre plus créatifs… Mais attention de ne pas perdre le contrôle sur sa création. «On peut réfléchir à son utilisation de l’IA et se demander si la couleur du produit final nous appartient», suggère le chercheur.
Sofian Audry, de l’École des médias, codirige le réseau international Hexagram pour la recherche-création en arts, culture et technologies. Depuis toujours, ses créations se situent à la frontière de l’art et de l’intelligence artificielle. Avant de migrer vers la pratique artistique, attiré par une carrière interdisciplinaire, l’artiste a étudié en informatique et fait de la recherche sur l’IA dans le laboratoire du professeur de l’Université de Montréal Yoshua Bengio. Son livre, Art in the Age of Machine Learning (2021), a été publié aux MIT Press.
Faux débat
La créativité humaine est-elle menacée par la machine? Pour Sofian Audry, il s’agit d’un faux débat. La créativité, affirme l’artiste, n’est pas le propre de l’humain: «Il suffit de se promener dans la nature pour constater qu’elle est créative. Il y a des choses dans la nature qui ont émergé, qui se sont diversifiées et qui ne viennent pas de nous. Le processus d’évolution est, en soi, un procédé créatif et nous sommes un produit de cette créativité.»
Il y a de la créativité dans toutes les formes de vie, poursuit Sofian Audry. «Toutes sortes de stratégies sont mises en place par les êtres vivants pour inventer et créer des choses qui n’existaient pas avant. Les foraminifères, par exemple, sont des microorganismes, qui créent de minuscules coquilles, des structures très jolies servant à se protéger ou à interagir avec leur environnement.» Quant à la créativité humaine, elle n’est pas réservée aux artistes. «Les enfants sont créatifs, note l’artiste. Les scientifiques aussi.»
La création artistique implique la production de nouveauté, mais aussi le sens qui sera conféré à cette nouveauté par son inscription dans un contexte à la fois social, artistique, culturel, économique ou politique, observe Sofian Audry. «Une boule de papier froissé peut être unique en son genre, au sens où le papier n’a jamais été froissé exactement de la même façon auparavant. Est-ce de la créativité? Non. Mais si on la met dans un musée, on dira que c’est une œuvre.»
Sofian Audry aime travailler avec des robots et toutes sortes d’autres systèmes électroniques munis de senseurs réagissant à l’environnement. «Un des éléments qui qualifient mon travail de recherche-création, c’est la notion d’agent, explique l’artiste. Plutôt que de créer une œuvre, je vais créer un agent et cet agent va générer l’expérience artistique.»
Dernièrement, ses expérimentations ont porté sur des interactions entre des organismes vivants, la machine et l’environnement, comme dans une expérience menée ce printemps à la galerie EISODE. Xenolalia, l’installation qui y était présentée du 6 mars au 9 avril derniers, consiste en un dispositif qui stimule, en temps réel, la rencontre entre une colonie de microorganismes et un réseau de neurones artificiels.
«Selon moi, la question la plus intéressante n’est pas de savoir si l’IA va supplanter l’humain en matière de créativité, mais comment l’intégration de l’IA vient transformer nos processus créatifs», dit Sofian Audry.
Il ne fait pas de doute qu’à partir du moment où l’on dispose d’outils ayant la capacité d’imiter des procédés autrefois réservés à l’humain, cela change les façons de faire. «Le rôle de l’humain est appelé à se déplacer, croit l’artiste. On parlera de créativité distribuée.»
Son collègue Jean Dubois intègre lui aussi l’IA dans son travail de création. «J’ai toujours mis en abîme les moyens techniques que j’utilise, souligne-t-il. Quand je travaillais avec l’interactivité, l’interactivité était le sujet de mon œuvre. De même, dans mes projets actuels, je simule des conversations avec l’IA qui portent sur l’IA elle-même. Je demande aux agents conversationnels de s’autodéfinir en tant qu’humanité non vivante. C’est satirique et ça nous fait réfléchir à notre propre humanité.»
Jean Dubois n’adhère pas aux scénarios catastrophistes concernant l’avenir de la créativité humaine. Comme pour Sofian Audry, l’enjeu le plus intéressant, selon lui, consiste à savoir comment les artistes s’adapteront à cette nouvelle technologie. Au 19e siècle, rappelle-t-il, l’invention de la photographie a bouleversé les codes de l’art et amené les peintres à transformer leurs façons de représenter la réalité. «Qui aurait pu prévoir que l’arrivée de la photographie aurait donné l’impressionnisme?», demande-t-il.
De nouvelles formes de créativité
Selon lui, l’IA fera probablement émerger de nouvelles formes de créativité. «La nouvelle génération risque de mieux s’en sortir et va peut-être développer des formes artistiques actuellement insoupçonnées», avance-t-il.
Mais tout dépendra de l’utilisation qui sera faite des algorithmes. «Des agences qui utilisent l’intelligence générative sans trop de précautions ont commis des bévues monumentales», observe-t-il, ajoutant que de nombreuses œuvres générées par l’IA ne font que reconduire des clichés: «Quand il n’y a pas de retour critique, ça donne des formes artistiques assez ennuyeuses, remarque le professeur. Comment développer une intention? Comment faire une sélection parmi tout ce qu’on produit? C’est ce que j’enseigne, parce que tout ce que l’on fait n’est pas forcément bon.»
Le débat qui entoure l’utilisation de l’IA dans l’art n’est pas nouveau.
«Il a fallu attendre plus de 100 ans avant qu’on ne considère la photographie comme un art, soulève Jean Dubois. Aujourd’hui, toute personne munie d’un téléphone intelligent peut réaliser des photos d’une grande qualité. Mais tous les gens qui ont un iPhone ne sont pas nécessairement capables de créer des œuvres d’art.»
Apprendre à manier l’IA pourra aider des artistes – un illustrateur, par exemple – à créer plus de variantes plus rapidement et ainsi trouver plus facilement le moyen de satisfaire un client, soutient-il. D’autres artistes vont développer des méthodes d’IA qui pourront les aider dans leur créativité. «Difficile de statuer de manière unilatérale sur ce que sera l’impact de l’IA puisqu’il y aura des effets différents selon les niches particulières, observe le professeur. Si l’on produit des finis par ordinateur, par exemple, on sera plus facilement remplaçable que si l’on fait du travail à la main. Il faut aussi distinguer le travail bas de gamme, plus facile à reproduire, du travail haut de gamme. L’impact ne sera pas le même.»
Selon lui, il serait vain, comme certains le souhaitent, d’interdire l’IA dans toute pratique artistique. Les artistes en devenir ont plutôt avantage à s’approprier la technologie. Ce qui l’inquiète, toutefois, «c’est l’accélération des processus qui vient avec l’IA et son rythme non humain».
Sofian Audry croit aux possibilités d’une créativité partagée avec l’IA. Mais l’artiste se méfie aussi. «Dans l’histoire de notre espèce, nous n’avons jamais été en compétition avec une espèce plus intelligente que nous. Mais on sait que dans l’histoire de la Terre, chaque fois qu’une espèce plus intelligente est apparue, elle en a éliminé plein d’autres. Donc, s’il y a apparition d’un agent plus intelligent que nous, que va-t-il nous arriver? Le problème de la créativité à l’heure de l’IA, selon moi, il est là.»
En tant que capacité, la créativité est éthiquement neutre, précise Sofian Audry. Elle peut servir des fins admirables et bienfaisantes, tout comme des fins néfastes. L’histoire humaine regorge de manifestations de créativité au service du pire: armes de guerre ou instruments de torture, stratagèmes de fraude ou d’arnaques, propagande menant à la haine et même au génocide. «Donc, si une intelligence artificielle atteint ou dépasse l’intelligence humaine et fait preuve d’une réelle créativité autonome, elle ne sera pas nécessairement bienveillante envers l’humanité.»
Selon l’artiste, il faut faire jouer le principe de précaution et exiger de nos politiciens qu’ils régulent le développement des technologies d’IA. «Les intérêts des entreprises qui ont créé ces technologies ne sont pas alignés avec ceux de la population, dit Sofian Audry. La population doit comprendre ces enjeux pour pouvoir se mobiliser.»