Une librairie en cogestion de la région montréalaise fait face à des enjeux de santé et sécurité au travail se manifestant par un taux de roulement élevé et un nombre important de congés de maladie, souvent liés à l’épuisement professionnel. «Ces difficultés sont en partie attribuables à la diversité de son personnel, dont plusieurs personnes neurodivergentes, et au manque de ressources pour adapter l’environnement de travail», observe Jessica Riel, professeure au Département d’organisation et ressources humaines.
Dans le cadre d’une subvention d’engagement partenarial du CRSH, la chercheuse, qui est ergonome de formation, souhaite mieux comprendre et transformer l’organisation et les conditions de travail au sein de la librairie. Son objectif est de promouvoir la santé et la sécurité au travail, tout en respectant les valeurs d’équité, de diversité, d’inclusion et d’accessibilité (EDI-A) de l’organisation. «La librairie va déménager dans les prochains mois et les responsables voulaient réfléchir à la manière de rendre l’environnement de travail encore plus inclusif, en tenant compte des besoins des personnes neurodivergentes à son emploi», précise-t-elle.
La neurodivergence, qui inclut l’autisme, les troubles de l’attention et la dyslexie, touche 15 à 20 % de la population et apporte une diversité cognitive précieuse, mais aussi des défis spécifiques au travail, souligne Jessica Riel. «Dans des environnements qui ne sont pas explicitement pensés pour être inclusifs, certaines pratiques peuvent nuire à la santé des personnes neurodivergentes. Par exemple, des espaces bruyants ou odorants peuvent entraîner un stress élevé et une surcharge sensorielle, menant parfois à l’épuisement.»
Les solutions passent souvent par une adaptation des tâches et/ou de l’environnement de travail, mais cela n’est pas si facile dans une organisation en cogestion, puisque toutes les personnes partagent le leadership. Sans patronne ou patron pour prendre l’initiative, comment y parvenir? C’est là qu’entrent en jeu Jessica Riel et son équipe, composée de Myriam Bérubé, dont c’est le projet postdoctoral, de la professeure Valérie Martin, à titre de cochercheuse, de la professeure Rebecca Gewurtz, de l’Université McMaster, à titre de collaboratrice, et de deux cogestionnaires de la librairie.
Entretiens, observations, recommandations
L’équipe procèdera à une analyse typique en ergonomie. «Nous mènerons d’abord des entretiens avec les membres du personnel pour identifier les facteurs influençant la santé physique et psychologique ainsi que l’inclusion des personnes neurodivergentes au travail», précise Jessica Riel.
En parallèle, on mènera des observations dans la librairie à différents moments de la journée et d’une semaine de travail. «Nous tenterons d’être le plus discrètes possible pour prendre la mesure des dynamiques à l’œuvre entre collègues et avec la clientèle, tout cela en lien avec l’organisation de l’environnement physique», note-t-elle. L’objectif est de cerner adéquatement l’organisation du travail et les endroits névralgiques dont il faut tenir compte dans la conception d’un environnement inclusif.
«Il y aura plusieurs cycles de co-conception alliant connaissances scientifiques et expériences avec les partenaires pour développer des solutions adaptées au contexte de cette librairie cogérée, poursuit la professeure. Cela pourrait être, par exemple, des aménagements physiques, des formations ou même des modifications aux politiques ÉDI-A. L’acceptabilité de ces solutions sera ensuite évaluée, de façon à créer un modèle durable et transférable à d’autres petites organisations cogérées.»
Ce travail de terrain s’amorcera dans la librairie actuelle. «Nous pourrions éventuellement accompagner le personnel dans la mise en œuvre des futures recommandations, mais ce serait assurément dans un autre projet, lorsque la librairie aura déménagé», conclut Jessica Riel. À suivre !