Vingt-cinq ans après sa création, Wikipédia génère 15 milliards de consultations par mois et compte près de 65 millions d’articles rédigés dans plus de 300 langues. Constituant l’un des sites les plus visités sur internet, la plus grande encyclopédie en ligne au monde a-t-elle relevé le défi inédit qui était le sien à ses débuts, celui de la gratuité, de la libre contribution et de l’accès à l’information et au savoir pour toutes et tous?
Oui, répond Jean-Michel Lapointe, chargé de projets technopédagogiques au Carrefour d’innovation et de pédagogie universitaire et lui-même wikipédien chevronné. «Cette encyclopédie a été développée par une communauté de personnes ayant une approche unique fondée sur un modèle décentralisé, horizontal et collaboratif de production du savoir, rappelle-t-il. Depuis toujours, Wikipédia repose sur l’idée que les connaissances doivent être partagées et réutilisées par tout le monde.»
Au début des années 2000, Wikipédia adopte un principe éditorial emprunté à la culture savante, qui se retrouve au cœur de son modèle: la citation des sources d’information. Tout ce qui est affirmé dans les articles de l’encyclopédie doit pouvoir être vérifié dans des sources externes.
«L’essentiel de la crédibilité de Wikipédia repose sur la fiabilité des sources, souligne Jean-Michel Lapointe. Les contributeurs de l’encyclopédie sont des amateurs passionnés qui proposent une synthèse des connaissances sur une foule de sujets, connaissances validées principalement par deux types de sources: des publications scientifiques, comme les revues universitaires, et des médias crédibles d’envergure nationale.»
La fiabilité de Wikipédia demeure pourtant un enjeu 25 ans plus tard, même si une étude publiée en 2005 dans la prestigieuse revue Nature, encore citée de nos jours, affirmait que Wikipédia était aussi fiable que la vénérable encyclopédie Britannica. Selon le chargé de projets, la fiabilité sur Wikipédia est toujours contextuelle. «Wikipédia est un organisme vivant, un projet encyclopédique dont le contenu est en constante évolution. Plusieurs articles sont à l’état d’ébauche et demandent à être bonifiés, car ils ne proposent pas encore une synthèse complète des perspectives sur leur sujet. C’est pourquoi on doit sans cesse enrichir les contenus afin d’en assurer la fiabilité.»
Wikipédia et l’enseignement supérieur
Admis au Cercle d’excellence de l’Université du Québec (UQ) en 2020 et ancien membre du conseil d’administration de Wikimédia Canada, Jean-Michel Lapointe s’intéresse depuis 12 ans à la place de Wikipédia dans l’enseignement supérieur. Dans les années 2010, rappelle-t-il, la majorité des professeurs d’université décourageaient leurs étudiantes et étudiants d’utiliser l’encyclopédie, même si tout le monde – profs et étudiants compris – la consultait abondamment.
À l’époque, les bibliothécaires des cégeps et universités ont beaucoup contribué à faire connaître le fonctionnement de Wikipédia et à faire accepter la légitimité du projet encyclopédique dans le milieu de l‘éducation supérieure. «Intéressés par tout ce qui concerne la documentation et le processus de création et de validation de l’information, les bibliothécaires ont été attirés par le potentiel pédagogique du modèle éditorial de Wikipédia», explique le chargé de projets. Cette thèse, Jean-Michel Lapointe l’a défendue avec la professeure de l’Université de Montréal Marie D. Martel dans leur ouvrage Le mouvement Wikimédia au Canada, paru en 2025 aux Presses de l’Université de Montréal.
On assiste par la suite à l’embauche temporaire de «wikipédistes en résidence» dans les universités ainsi qu’à la tenue de journées contributives, notamment à l’UQAM. Ces journées visent à intégrer dans Wikipédia des pans négligé du savoir, qu’il s’agisse des femmes (seulement 20% des articles biographiques leur sont consacrés à ce jour) ou de cultures non dominantes, comme celles des autochtones.
Alors qu’il était bibliothécaire à la Bibliothèque des arts, le chargé de projets a donné plusieurs formations sur l’encyclopédie en ligne et continue aujourd’hui d’animer des ateliers destinés aux membres du corps professoral et aux personnes chargées de cours qui souhaitent intégrer Wikipédia dans leurs activités pédagogiques. Il a, entre autres, collaboré avec l’École de langues pour permettre à des étudiantes et étudiants de créer les pages Wikipédia de l’UQAM en de nombreuses langues, comme l’atikamewk, le catalan, le vietnamien et le créole haïtien. «Il existe une grande connivence entre l’UQAM et Wikipédia, car toutes deux ont pour mission de rendre le savoir accessible au plus grand nombre», dit Jean-Michel Lapointe.
Aujourd’hui, la méfiance à l’égard de Wikipédia dans les universités a beaucoup diminué, estime le chargé de projets. «Les membres du corps professoral embauchés ces dernières années utilisaient Wikipédia quand ils étudiaient au secondaire et au cégep. Au fil des ans, l’encyclopédie a gagné ses lettres de noblesse dans le paysage informationnel et ne fait plus peur.»
Un avenir menacé
Depuis cinq ans, avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA) générative, ce paysage est toutefois en transformation. «Jusqu’à tout récemment, les internautes se tournaient vers Google pour faire leurs recherches et, parmi les premiers résultats, figurait à peu près toujours un article de Wikipédia, rappelle Jean-Michel Lapointe. Cette manière de s’informer a été canonique pendant une quinzaine d’années, mais elle cède de plus en plus de terrain aux applications d’IA générative.»
Ces applications puisent abondamment dans les contenus de Wikipédia, lesquels constituent une mine d’or, car ils sont bien structurés, multilingues et mis à jour continuellement, indique le chargé de projets. «Les gens n’accèdent plus directement au contenu de l’encyclopédie, mais ils y sont exposés sans le savoir via des textes générés par l’IA, dont les sources ne sont pas mentionnées, comme c’est aussi le cas pour des publications savantes pillées de manière illégale», relève Jean-Michel Lapointe.
Dans le document «Wikipédia at 25: a Wake-up call», le wikipédien Christopher Henner, ancien président du conseil d’administration de la Fondation Wikimédia, cite un rapport révélant que le trafic sur l’encyclopédie en ligne a baissé de 23 % entre 2022 et 2025. «Si les internautes ne sont plus exposés au site lui-même, cela risque d’invisibiliser progressivement Wikipédia et de compromettre le renouvellement de sa communauté de contributeurs», prévient le chargé de projets.
Selon Jean-Michel Lapointe, il est crucial d’apprendre aux étudiantes et étudiants à contribuer à Wikipédia. «Surtout, on doit leur offrir des formations permettant d’évaluer le contexte de production et de validation de l’information, sur Wikipédia ou ailleurs, et de comprendre que le savoir n’est pas un flux anonyme de données.»
Des attaques politiques
Wikipédia a toujours réuni le plus grand nombre de perspectives possibles sur un sujet donné pour éviter de promouvoir un point de vue particulier. Néanmoins, l’encyclopédie est devenue la cible d’attaques politiques. Interdite en Chine et instrumentalisée en Russie, elle est aussi l’objet de campagnes de dénigrement dans des pays comme la France et les États-Unis, où ses détracteurs l’accusent de wokisme ou encore d’avoir des biais idéologiques favorables aux idées progressistes.
«Elon Musk est l’un des contempteurs actuels de Wikipédia, note Jean-Marie Lapointe. Il a lancé récemment un projet alternatif baptisé Grokipédia, dont l’orientation est ouvertement de droite. Ironiquement, ce projet copie Wikipédia, mais sans offrir la même fiabilité.»
Wikipédia constitue un bien commun, une barrière aux dérives informationnelles, insiste le chargé de projets. «On l’a bien vu lors de la pandémie de Covid-19, alors que l’encyclopédie a représenté un lieu de résistance à la déferlante complotiste et pseudo-scientifique dans l’espace numérique. Pourquoi? Parce que les membres de sa communauté sont préoccupés par l’analyse des sources d’information, la vérifiabilité des énoncés et le filtrage continuel des contenus.»
Activité wiki
Le 26 mars prochain, à l’occasion du Mois de la Francophonie et de la 8e édition du Printemps de la recherche et de la création, les bibliothèques de l’UQAM et divers partenaires, dont l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), organiseront un marathon d’édition francophone ouvert à l’ensemble de la communauté universitaire. Étudiantes et étudiants, professeures et professeurs ainsi que bibliothécaires conjugueront leurs expertises pour créer et enrichir des articles en français mettant en lumière des figures, des œuvres et des initiatives québécoises encore trop peu visibles sur Wikipédia.
L’événement vise aussi à accroître la visibilité sur Wikipédia de femmes chercheuses et de personnes issues de communautés marginalisées. Ouvert à toutes et à tous, il aura lieu à la Bibliothèque de l’éducation (Bibliothèque centrale), de 12 h à 18 h.