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Les violences faites aux femmes qui alimentent l’intelligence artificielle

Conditions pénibles, salaires dérisoires et invisibilisation du travail constituent le quotidien de ces travailleuses de l’ombre.

Par Jean-François Ducharme

25 novembre 2025 à 9 h 49

Mis à jour le 1 décembre 2025 à 13 h 54

À l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre, le professeur du Département d’organisation et ressources humaines de l’ESG UQAM Angelo Soares souhaite mettre en lumière les violences psychologiques subies par les «grandes oubliées du numérique»: les femmes qui alimentent l’intelligence artificielle. «Plusieurs personnes ont une vision magique de l’intelligence artificielle et croient à tort qu’elle est autonome, souligne le professeur. Or, beaucoup de travail humain est nécessaire pour la développer.» Angelo Soares a publié dans La Presse, le 28 novembre dernier, une lettre qui dénonce cette situation.

Travaillant dans l’ombre, des millions de travailleuses et de travailleurs du clic ajustent les mécanismes et absorbent la violence nécessaire à la fabrication d’un monde numérique «propre». L’un des emplois les plus difficiles pour la santé psychologique est la modération de contenus pour les plateformes numériques, comme Facebook, YouTube ou TikTok. Les personnes qui les occupent, majoritairement des femmes, visionnent les contenus pour s’assurer qu’ils respectent les règles. «Les modératrices sont régulièrement exposées à des images horribles: viols de femmes et d’enfants, torture, décapitations, gens poignardés, illustre Angelo Soares. Cette exposition à la violence cause un stress post-traumatique, qui se manifeste par de l’anxiété, de l’irritabilité, des pensées intrusives, des cauchemars.»

Ces violences psychologiques sont accentuées par d’autres facteurs. Les modératrices sont tenues de signer des accords de non-divulgation, qui les obligent à la discrétion sur tout ce qui touche leur emploi. «Elles ne peuvent donc pas parler à leurs proches de ce qu’elles vivent au travail, sous peine d’être poursuivies», mentionne le professeur.

Conditions précaires

Plusieurs modératrices, particulièrement dans les pays en voie de développement, ne sont pas employées par les plateformes elles-mêmes, mais par des sous-traitants. «On leur fait miroiter un emploi prestigieux dans une entreprise à la fine pointe de la technologie, mais en réalité, leur emploi est précaire et leurs conditions de travail difficiles, affirme Angelo Soares. Elles travaillent souvent dans des centres où le cellulaire est interdit, le temps de manger, de pause et de toilette contrôlé, et où elles ne peuvent recevoir de soins en santé mentale.»

Pour les travailleuses qui effectuent des tâches simples comme effectuer des recherches sur le web ou saisir des textes, les conditions de travail sont encore plus rudimentaires, peu importe leur lieu de travail. «Elles sont littéralement exploitées, sans contrat, avec des salaires et des horaires variables, dénonce le professeur. De plus, elles peuvent être délocalisées n’importe où dans le monde.»

Travail invisible

Le chercheur originaire du Brésil s’intéresse au travail de l’ombre des femmes en informatique depuis près de 40 ans. «J’y ai consacré mon mémoire de maîtrise, et le premier séminaire que j’ai donné dans une université brésilienne portait sur les enjeux sociaux de l’informatique», rappelle-t-il.

Qui sait que le premier algorithme destiné à être exécuté par une machine a été publié dès 1843 par une femme, Ada Lovelace, qui travaillait alors sur la machine analytique de Charles Babbage? Qu’une femme, Grace Hopper, a dirigé, à la fin des années 1950, la création de COBOL, l’un des premiers langages de programmation commerciale utilisés dans le monde? Qu’une autre informaticienne, Adele Goldberg, a été l’une des codéveloppeuses de Smalltalk80, un langage qui a eu une influence sur Java, Python et les interfaces modernes des ordinateurs Apple? Et c’est sans parler du rôle des calculatrices afro-américaines dans le développement des programmes de la NASA, dans les années 1960, mis en lumière par le film Les Figures de l’ombre, ou encore celui joué par Radia Perlman Joy, considérée comme la «mère de l’Internet», qui a inventé un protocole permettant l’assemblage des réseaux.

Durant les années 1980, plusieurs femmes pionnières en programmation informatique ont vu leur travail redirigé vers des tâches plus simples, comme la saisie de données. «Les femmes ont toujours été invisibilisées dans l’histoire de l’informatique. Même si les langages de programmation ont été développés, en bonne partie, par des femmes, elles ont toujours travaillé dans l’ombre. C’était vrai il y a 40 ans et c’est encore vrai aujourd’hui.»

Pour le professeur, la première étape pour réduire l’invisibilité des femmes est de reconnaître le travail qu’elles effectuent dans le développement de l’informatique et de l’intelligence artificielle. «Il faut rendre leur travail visible et montrer que les machines ne fonctionnent pas toutes seules. Rendre justice aux travailleuses du clic suppose de nommer celles qui travaillent dans l’ombre, de reconnaître leur contribution essentielle à l’écosystème numérique et de réguler les plateformes qui prospèrent sur l’effacement de leur labeur.»