«Citoyennes et citoyens relais», «sentinelles», «agents et agentes de sensibilisation»… Ces expressions désignent des personnes non professionnelles engagées dans le travail citoyen de proximité, lequel se veut un complément à l’action publique en santé et services sociaux, en particulier auprès des populations vulnérables dans les grandes villes du Québec et d’ailleurs. «Ce travail renvoie au souci de l’autre, à une forme d’implication citoyenne dans la communauté», souligne la professeure de l’École de travail social Isabelle Ruelland.
Jusqu’à maintenant, ce qu’on appelle le travail citoyen de proximité a surtout été documenté dans des pays où l’État social est fragile, où les infrastructures sanitaires sont déficientes et où les ressources publiques sont insuffisantes. Au Québec, il s’est déployé durant la pandémie de COVID-19, dans un contexte où les inégalités d’accès aux services sociaux et de santé étaient accrues.
«Il s’agissait de faire face à l’urgence socio-sanitaire, à la lenteur, voire à l’inadéquation des réponses publiques, rappelle Isabelle Ruelland. On a vu des personnes citoyennes n’ayant aucun lien avec le milieu communautaire et le réseau de la santé s’enquérir du sort de leur voisine ou voisin pour briser l’isolement social. On a vu aussi des membres d’organismes communautaires et des services publics créer des cellules de crise et des équipes de sensibilisation citoyenne afin de mieux répondre aux besoins de la population dans des secteurs défavorisés de Montréal et de Laval.» Selon la professeure, ces pratiques d’entraide entre résidents et résidentes d’un même quartier doivent être davantage documentées et répertoriées afin de mieux saisir leur influence sur l’action publique et communautaire en matière de santé et de services sociaux.
C’est pour combler ces lacunes que le travail citoyen de proximité a fait l’objet d’un forum d’échanges tenu à l’UQAM cet été, réunissant des chercheuses et chercheurs d’ici, de la France, de la Belgique et du Brésil, des intervenantes et intervenants du milieu communautaire ainsi que des gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux. L’événement était organisé par une équipe de recherche interdisciplinaire dirigée par Isabelle Ruelland, qui incluait le professeur émérite du Département de communication sociale et publique Jacques Rhéaume et les professeurs Yanick Noiseux (Université de Montréal), Nassera Touati (ÉNAP) et Simon Viviers (Université Laval).
L’organisation du Forum s’inscrivait dans la foulée de recherches menées par cette équipe depuis près de 10 ans. Portant sur le travail citoyen de proximité, les travaux s’effectuent en partenariat avec les Centres intégrés universitaires de santé et services sociaux (CIUSS) du Nord et du Centre-Sud de l’Île de Montréal, le Centre intégré de santé et services sociaux (CISSS) de Laval et des organismes communautaires, tels que l’OBNL Hoodstock à Montréal-Nord, la Coopérative de soutien à domicile de Laval, l’Association québécoise pour la réadaptation psychosociale (AQRP), la Maison de la famille et la Corporation de développement communautaire de Coaticook.
Lancement de bandes dessinées
Le forum a aussi été l’occasion de dévoiler deux bandes dessinées, dont l’objectif était de témoigner du travail citoyen de proximité. La première, Comment ça va? Sensibiliser de porte à porte, a été réalisée par l’illustratrice professionnelle Carolina Espinosa et portait sur les actions d’une «brigade de sensibilisation citoyenne» à Laval. La seconde, Les Super voisines, était illustrée par l’étudiante au baccalauréat en arts visuels et médiatiques Aglaë Brown et s’inscrivait dans le cadre du projet de recherche «Les pratiques citoyennes de sensibilisation communautaire à la COVID-19: les leviers de transformation des services sociaux et de santé de proximité». Dirigée par l’Équipe d’Isabelle Ruelland, la recherche a été menée en partenariat avec l’organisme communautaire Hoodstock.
Les Super voisines, ce sont quatre montréalaises d’origine haïtienne dont la mission était de nouer des liens de confiance avec les résidentes et résidents de leur quartier, d’enquêter sur leurs besoins, de les informer des ressources existantes, puis de les accompagner dans leurs démarches pour avoir accès à des services communautaires et institutionnels. Pour ce faire, elles sont allées à la rencontre de leurs concitoyennes et concitoyens en arpentant les rues de Montréal-Nord, en faisant du porte-à-porte et en visitant les lieux publics.
«Pour réaliser la BD, Aglaë Brown a participé à des rencontres avec l’équipe de recherche et a accompagné les Super voisines sur le terrain, indique la professeure. Véritables agentes de proximité, les Super Voisines ont joué un rôle de courroie de transmission entre les résidentes et résidents du quartier et les milieux communautaires et institutionnels.»
Un travail encore peu reconnu
Mettant en lumière la nécessité de revoir l’offre et l’organisation des services socio-sanitaires pour mieux répondre aux besoins de populations vulnérables, le travail citoyen de proximité suscite de plus en plus d’intérêt auprès des institutions de santé et de services sociaux, tant au Québec que dans le reste du Canada, soutient Isabelle Ruelland.
«Cette forme d’engagement citoyen est appréciée des pouvoirs publics en raison de son caractère bénévole et des économies d’échelle qu’elle permet, de son efficacité et de son approche à la fois distincte et complémentaire de celle des personnes professionnelles», note la professeure. Cela dit, le travail citoyen de proximité demeure précaire et peu reconnu. «Quel statut faut-il lui accorder? Doit-on favoriser sa professionnalisation? Comment assurer sa pérennité? Faut-il réorganiser le travail des intervenantes et intervenants communautaires et des travailleuses et travailleurs sociaux en fonction de ce nouveau type d’implication? Voilà des questions auxquelles sont confrontés le mouvement communautaire et le réseau public de la santé et des services sociaux.»
Chose certaine, la figure citoyenne non professionnelle, sur laquelle s’appuient les réseaux communautaire et public, participe d’une démocratisation dans l’organisation des services de santé, estime Isabelle Ruelland. «Maintenant, il importe d’analyser plus en profondeur l’impact des différentes initiatives et expériences réalisées ici comme ailleurs, à l’aide d’une approche interdisciplinaire faisant appel au travail social, à la sociologie, à la psychosociologie du travail et à l’administration publique.»
Lors du forum, une table ronde a permis de croiser les regards de chercheuses et chercheurs du Brésil, de la France, de la Belgique et du Québec, et de partager des résultats de recherche. Il a aussi été question du travail citoyen de proximité dans trois domaines d’intervention prometteurs: le soutien aux familles, aux personnes âgées en perte d’autonomie et à celles vivant avec un problème de santé mentale.
L’événement servira à produire un document de référence sur le travail citoyen de proximité, lequel constituera une base pour la publication d’un ouvrage collectif aux Presses de l’Université du Québec, dans la collection «Innovation sociale».