Vaste entreprise en perpétuel mouvement, l’aide humanitaire profite depuis une dizaine d’années des avancées de la recherche opérationnelle, c’est-à-dire de l’utilisation d’outils mathématiques et algorithmiques afin de résoudre des problèmes complexes de transport et de distribution. La professeure Marie-Ève Rancourt, du Département de management et technologie, est l’une des spécialistes dans ce domaine. «J’ai été initiée à la logistique humanitaire lors d’un stage de recherche en tant que boursière au Massachusetts Institute of Technology (MIT). J’avais participé à un projet concernant, entre autres, les coûts de transport des denrées alimentaires en Éthiopie», rappelle la jeune chercheuse, embauchée à l’UQAM en 2012.
Sa thèse de doctorat, qui portait d’abord sur le problème général du transport longue distance en Amérique du Nord, a été bonifiée par une autre section sur le transport longue distance de l’aide alimentaire dans le contexte des pays émergents, en Afrique de l’Est notamment. Un article issu de cette partie de sa thèse, intitulé «Tactical Network Planning for Food Aid Distribution in Kenya», vient d’être publié dans Computers and Operations Research.
Les étapes de la distribution
Le Programme Alimentaire Mondial (PAM), la division des Nations Unies qui combat la faim dans le monde, achète les denrées alimentaires destinées à l’Afrique de l’Est. Celles-ci sont expédiées aux ports d’entrée des pays bénéficiaires, puis conservées dans des entrepôts régionaux.
Les aliments sont ensuite acheminés vers des points de distribution locaux, pris en charge par différents organismes, comme la Croix Rouge. «Au Kenya, par exemple, il y a une trentaine d’entrepôts régionaux qui desservent environ 1300 points de distribution alimentaire, explique Marie-Ève Rancourt. Ces derniers sont des endroits où l’on peut idéalement entreposer des denrées pour une nuit afin de les distribuer le lendemain. Il peut s’agir d’une tente, d’un abri en boue séchée, d’une clinique, d’un conteneur, etc.»
Les organisations impliquées aux niveaux régional et local n’ont pas de vision d’ensemble du réseau de distribution. La professeure a analysé le fonctionnement du réseau et a suggéré des pistes afin de l’améliorer.
Une enquête sur le terrain…
Marie-Ève Rancourt a séjourné au Kenya durant un mois, plus précisément à Nairobi, la capitale, et dans la région de Garissa, située plus à l’est. Elle y a rencontré des responsables du PAM et de la Croix Rouge du Kenya, en charge de la distribution dans la région de Garissa. «J’ai observé sur le terrain la distribution de denrées alimentaires et j’ai pu discuter avec des bénéficiaires», souligne la chercheuse.
Elle a pu constater que plusieurs impondérables affectent la distribution alimentaire. Des problèmes d’approvisionnement peuvent survenir, parfois à cause d’une rupture des stocks dans les entrepôts régionaux, parfois en raison du mauvais état des routes. «La saison des pluies cause des ravages dans cette région et les bénéficiaires sont alors à la merci des aléas naturels», souligne la professeure. D’où l’importance de concevoir un réseau de distribution comportant des alternatives viables en cas de pépins.
… et une modélisation mathématique
Une fois les données recueillies et le problème circonscrit, Marie-Ève Rancourt a utilisé des outils de modélisation mathématique afin d’analyser ledit réseau. «Mon modèle visait à déterminer les meilleurs emplacements pour les points de distribution afin que ceux-ci soient plus accessibles à la population, tout en minimisant les coûts de transport et d’opération depuis le site de l’entrepôt régional», explique-t-elle.
La distribution géographique est à la base de la modélisation mathématique du réseau de transport proposé par la chercheuse. «Il faut déterminer, par exemple, la distance maximale que devront parcourir les bénéficiaires afin de venir chercher la nourriture au point de service: 5, 10, 20 kilomètres? C’est ce qu’on appelle le rayon de couverture. Cette tâche ne m’incombait pas, mais comme il s’agit de l’une des variables les plus importantes, nous avons offert différentes solutions.»
La chercheuse a présenté les résultats de ses recherches à l’équipe du PAM au Kenya ainsi qu’aux directeurs logistiques présents lors de la rencontre annuelle de l’organisme, qui avait lieu à Rome, en février 2014.
D’autres projets en marche
Le projet au Kenya se poursuit en collaboration avec le PAM. «Ce type de modélisation pourrait également servir dans d’autres pays en développement, comme l’Éthiopie et l’Ouganda, note Marie-Ève Rancourt. Nous souhaitons démarrer un projet semblable dans le sud du Soudan en ajoutant des notions de risque à nos modélisations, car le pays est instable.»
D’autres projets de logistique humanitaire occupent des étudiants de cycles supérieurs qui travaillent avec la professeure. «Nous avons travaillé avec l’UNICEF au Kenya sur un problème de gestion de l’inventaire d’un produit utilisé pour les enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition, explique la chercheuse. La distribution passant alors par les établissements de santé, c’est d’un autre type de réseau et d’une autre chaîne d’approvisionnement dont il s’agit.»
L’objectif ultime de ces projets est toujours d’atteindre un équilibre idéal entre une réduction des coûts et de meilleurs services à la population touchée. «Si on est en mesure de réduire les coûts logistiques et d’optimiser les réseaux, davantage de bénéficiaires pourront profiter de l’aide alimentaire», conclut Marie-Ève Rancourt.