Série L’actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l’UQAM se prononcent sur des enjeux de l’actualité québécoise, canadienne ou internationale.
Chaque année depuis 2009, 20 à 30 millions de citoyens des pays du Sud ont dû évacuer leur lieu de résidence, chassés par la sécheresse et par la faim causées par le réchauffement climatique, ou parce qu’ils ont fui des événements extrêmes comme les typhons, les cyclones et les pluies diluviennes. L’ONU parle, dans leur cas, de «réfugiés climatiques».
Du 30 novembre au 11 décembre, plus de 40 000 personnes participeront, à Paris, à la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations Unies (COP 21) sur les changements climatiques. Il s’agit d’une échéance cruciale puisqu’elle doit aboutir à un nouvel accord international, applicable à 196 pays, dont l’objectif est de maintenir le réchauffement de la Terre en deçà de 2°C d’ici 2100 (voir encadré). Pourquoi 2°C et pas 3 ou 4 ? Selon les calculs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ce plafond représente l’augmentation de température au-delà de laquelle la planète entrera dans un scénario climatique imprévisible aux conséquences dévastatrices.
«Tout effort en vue de limiter ou de réduire l’augmentation de la température représente évidemment un pas dans la bonne direction, observe Philippe Gachon, professeur au Département de géographie et spécialiste des phénomènes météorologiques extrêmes. Cela dit, un changement draconien s’impose afin que l’on adopte un modèle de développement indépendant des énergies fossiles, dont la combustion est la principale cause du réchauffement climatique. Pour atteindre la cible fixée par la Conférence de Paris, il faudrait que la concentration de CO2 dans l’atmosphère commence à se stabiliser dès les années 2025-2030, c’est-à-dire demain, pour ensuite diminuer progressivement.»
Tout au pétrole
La Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques a été adoptée au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en 1992, puis est entrée en vigueur en mars 1994. Elle reconnaissait l’existence d’un changement climatique d’origine humaine et donnait aux pays industrialisés le primat de la responsabilité pour lutter contre ce phénomène. En 1997, le Protocole de Kyoto stipulait que les pays signataires devaient réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES).
«Les États-Unis et la Chine, les deux plus grands pollueurs sur la planète, n’ont pas ratifié le protocole, tandis que le Canada a été le seul pays signataire à le renier», rappelle Philippe Gachon, qui est aussi membre du Centre pour l’étude et la simulation du climat à l’échelle régionale (ESCER). De 1990 à 2014, le Canada a augmenté de 25 % l’ensemble de ses émissions de GES, provenant principalement du secteur des transports et de l’industrie pétrolière. «Durant les années Harper, le tout au pétrole a fait en sorte que les chiffres ont explosé, dit le professeur. Bien que le Canada représente seulement 2 % de la population mondiale, ses émissions de GES sont équivalentes à celles de pays pétroliers comme le Koweït et le Qatar.»
Parallèlement, on a assisté à un désinvestissement du gouvernement fédéral dans les domaines des énergies vertes et de l’aide à l’électrification du réseau de transport. «Nous avons 15 à 20 ans de retard par rapport à d’autres pays, précise Philippe Gachon. L’Europe, par exemple, a mis une vingtaine d’années à électrifier son réseau de transport de marchandises et de passagers par trains.»
Conférence de Paris: quels objectifs?
L’objectif de base de la conférence de Paris est que l’ensemble des nations signataires s’engagent à réduire la quantité de gaz à effet de serre qu’elles rejettent dans l’atmosphère, et ce, pour éviter que notre planète ne se réchauffe de plus de 2°C d’ici 2100. Auparavant, on partait d’un objectif global de réduction des émissions et on demandait à chaque pays de respecter tel et tel objectif. Cette fois-ci, ce sont les pays eux-mêmes qui ont présenté les efforts qu’ils sont prêts à fournir à l’avenir. Au cours de l’année 2015, environ 160 pays se sont prononcés. Mais si on additionne toutes les contributions, le compte n’y est pas: le climat devrait se réchauffer de 2,7°C à 3°C.
L’ambition de la Conférence de Paris consiste donc à:
– réclamer des efforts supplémentaires pour que l’objectif de 2°C soit maintenu,
– faire en sorte que les promesses soient, sur le plan juridique, le plus contraignantes possible;
– veiller à ce que des garanties soient données pour que l’application des engagements soit vérifiable sur le terrain par une instance indépendante;
– s’assurer que les promesses soient soumises à une «clause de révision», autrement dit à l’obligation pour un pays de les revoir à la hausse tous les trois, cinq ou dix ans.
Un réchauffement accéléré
Malgré les ententes-cadre des années 90, le réchauffement climatique s’est globalement accéléré. «Le dernier rapport du GIEC, publié en 2013, montre clairement que cette accélération est particulièrement marquée dans l’hémisphère nord, notamment dans les régions arctique et subarctique», note le chercheur.
Depuis les années 70, ce réchauffement s’est accompagné d’une perte de 40 à 50 % de l’étendue de la glace marine dans le bassin arctique et d’une diminution de 70 à 80 % de son épaisseur, engendrant l’élévation du niveau des mers. «Le GIEC a aussi souligné le phénomène de l’acidification des océans, indique Philippe Gachon. Ceux-ci absorbent 20 à 30 % du CO2 émis dans l’atmosphère, qui se dissout et fait diminuer le pH des eaux de surface. Ce phénomène majeur affecte la chaîne alimentaire et risque d’entraîner la disparition d’espèces, comme certains salmonidés.»
Un rapport de l’ONU a révélé, par ailleurs, que les catastrophes d’origine climatique avaient augmenté d’environ 20 à 30 % ces 30 dernières années. «Les tempêtes, les inondations et les sécheresses sont les trois types d’événements les plus dommageables, note le professeur. Dans un article paru dans la revue Nature, le Forum économique mondial soutient qu’après les guerres civiles, ce sont les désastres climatiques qui causeront le plus de pertes en vies humaines et qui entraîneront les coûts économiques les plus importants au cours des prochaines décennies.»
Incohérence politique
Au Québec, le gouvernement libéral s’est donné des objectifs ambitieux de réduction des GES d’ici 2030, de l’ordre de 37,5 % par rapport à 1990. En même temps, il continue d’afficher une ouverture envers les projets d’exploitation d’énergies fossiles. «Le discours des politiciens est totalement incohérent», dit Philippe Gachon. Le 9 novembre dernier, le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, déclarait devant les membres de l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ) qu’il fallait lancer le Québec sur la voie de l’exploitation de pétrole et de gaz tout en s’engageant à lutter contre les changements climatiques.
Au Québec, l’essentiel de la production des GES vient du secteur des transports – 35 millions de tonnes de GES par année au cours de la dernière décennie.» Les tendances sont claires: étalement urbain, hausse des kilomètres parcourus, forte croissance de la congestion routière, hausse du nombre de véhicules de 34 % entre 1990 et 2012. «Or, le gouvernement n’a pas de stratégie d’investissement dans le transport collectif», observe le chercheur.
Philippe Gachon plaide pour un meilleur appui à la recherche scientifique. «Le gouvernement québécois, contrairement à ceux de l’Ontario et de la Colombie-Britannique, n’a créé aucun programme dédié spécifiquement au financement de la recherche universitaire concernant les impacts des changements climatiques sur les milieux naturels et sur les populations. De plus, le financement du Fonds québécois de recherche sur la nature et les technologies a été réduit de 20 %. Il est temps de donner un coup de barre, et ce, rapidement!»
D’autres experts de l’UQAM peuvent contribuer à la compréhension des enjeux associés aux changements climatiques et à la Conférence de Paris. On peut consulter ici la liste de ces professeurs et chercheurs ainsi que de leurs domaines d’expertise. René Audet, professeur au Département de statégie, responsabilité sociale et environnementale et directeur intérimaire de l’Institut des sciences de l’environnement, sera présent à Paris lors de la deuxième semaine de la conférence.
