Pratique répandue mais encore peu étudiée, les projets de sport pour le développement et la paix se sont multipliés au cours des dernières années. Les Nations Unies possèdent un Bureau dédié à ce domaine et ont mis sur pied de nombreux projets sur la planète, notamment en Bosnie, en Afghanistan et dans plusieurs pays d’Afrique. «On utilise le sport comme levier d’intégration ou de réintégration sociale dans les pays en voie de développement ou dans les zones touchées par des conflits, explique le professeur André Richelieu, du Département de marketing de l’ESG UQAM. Les activités sportives permettent aux habitants de retrouver un semblant de normalité, le temps d’un match, d’un tournoi ou d’une clinique sportive.»
Plusieurs organisations à but non lucratif ont également investi ce créneau, la plus connue étant Right to Play. Fondée en 2000, cette organisation non gouvernementale exerce ses activités dans plus de 20 pays et dessert un million d’enfants chaque semaine. «En plus de ses bénéfices pour la santé, le sport permet d’inculquer aux jeunes des principes fondamentaux tels que le respect des adversaires et du règlement, le travail d’équipe, l’esprit sportif, la détermination et la discipline», souligne le professeur.
Les équipes professionnelles participent aussi au mouvement. «C’est le cas notamment des Blue Jays (baseball) et des Raptors (basketball) de Toronto, qui ont mis sur pied des projets dans des milieux défavorisés de la ville. Ils ont construit des gymnases et des terrains de baseball, où ils organisent des cliniques pour les jeunes», poursuit André Richelieu, qui a publié un article sur le sport pour le développement et la paix dans Qualitative Market Research avec le doctorant Andrew Webb, de l’Université Laval.
Les catalyseurs
Les deux chercheurs se sont penchés sur les facteurs qui bonifient ou qui altèrent la réussite des projets de sport pour le développement et la paix. «Il importe que le projet soit bien ancré dans son milieu socioculturel et que son développement soit assuré, au moins en partie, par des groupes locaux, souligne André Richelieu. C’est particulièrement vrai lorsqu’un projet est mis sur pied dans un pays ravagé par la guerre ou en voie de développement, car on ne voudrait pas que les infrastructures construites deviennent des symboles de colonialisme ou même des cibles potentielles pour les groupes extrémistes.»
En Afghanistan, par exemple, le Canada a participé il y a quelques années à l’organisation d’une «Coupe du monde» de soccer au profit des habitants. «Il était important que ce projet soit mis de l’avant par les Afghans et non par les pays de la coalition», note André Richelieu.
Il faut également que les organismes ou les équipes qui développent ce type de projets se fixent des objectifs réalistes. «Le sport peut aider, mais ce n’est pas un remède miracle qui met fin aux guerres ou aux conflits, précise le professeur. L’important est de jumeler ces projets à d’autres initiatives, particulièrement dans le domaine de l’éducation, pierre angulaire de tout développement socioéconomique. Les programmes de sport sont beaucoup plus efficaces s’ils se greffent au cursus scolaire.»
Une question d’éthique
À l’opposé, certains facteurs peuvent réduire, voire annihiler les effets potentiellement positifs du sport pour le développement et la paix. C’est le cas, par exemple, si on utilise le sport à des fins politiques, nationalistes ou ethniques. «Ce fut le cas en ex-Yougoslavie, où le football a servi à exacerber les antagonismes entre les différentes communautés ethniques», raconte André Richelieu.
Se servir du sport pour atteindre des objectifs commerciaux est également une pratique discutable. «À peu près toutes les équipes professionnelles de baseball en Amérique du Nord offrent des cliniques en Amérique latine. Il y a une dimension philanthropique louable, car on permet ainsi aux enfants de faire du sport, mais cela permet aussi aux équipes de dépister les futurs talents», illustre le professeur.
L’industrie du soccer européen est tellement inégalitaire – il n’y a pas de plafond salarial – que cela pousse des équipes à utiliser des projets de sport en Afrique pour se livrer en fait à un très lucratif trafic de joueurs, explique André Richelieu. «Ils recrutent de jeunes joueurs africains à un coût dérisoire, les font jouer dans les compétitions européennes et lorsqu’ils prennent de la valeur, ils les revendent à fort prix.» Certains managers d’équipes de soccer, notamment en ex-Yougoslavie, en Grèce et en Europe de l’Ouest, ont révélé sans gêne au professeur que c’était là leur modèle d’affaires.
Il y a donc un phénomène de vases communicants entre les stratégies d’internationalisation des équipes professionnelles et leurs projets dits philanthropiques de sport pour le développement et la paix. «Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, estime André Richelieu. Ce type de projet peut avoir des retombées positives. Mais il ne faut pas non plus se mettre la tête dans le sable: la ligne est mince entre l’esprit caritatif et les visées commerciales. Jusqu’où les organisations sportives sont-elles prêtes à aller pour rentabiliser ce type d’investissement? Cela relève du sens de l’éthique propre à chaque organisation.»