La professeure du Département de danse Caroline Raymond participe à un projet chapeauté par la Chaire UNESCO de développement curriculaire visant à soutenir le développement de programmes scolaires en éducation esthétique et artistique destinés aux élèves du primaire en Haïti. Codirigée par les professeurs Patrick Charland (didactique) et Stéphane Cyr (mathématiques), la Chaire a été mandatée par le Bureau international d’éducation de l’UNESCO pour appuyer la réforme des programmes du préscolaire et des 1er et 2e cycles de l’enseignement primaire menée par le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle d’Haïti (MENFP).
«Dans le cadre de la révision des programmes du primaire offerts aux élèves âgés de 6 à 12 ans, l’éducation esthétique et artistique est considérée par le MENFP comme essentielle pour le développement complet et harmonieux des enfants, jouant un rôle clé dans la construction de leur identité et contribuant au renforcement des valeurs civiques et morales», indique Caroline Raymond, une spécialiste de la didactique des arts.
C’est la première fois que le MENFP se dote de programmes formels et structurés en éducation esthétique et artistique, laquelle est comprise dans le domaine du développement personnel. «Dans les programmes scolaires précédents, il y avait des pistes concernant la formation artistique, mais les connaissances et compétences à développer chez les enfants n’étaient pas précisées», observe la professeure.
La réforme du curriculum scolaire en Haïti s’inspire de pratiques reconnues, notamment aux États-Unis, en Finlande et à Singapour. «La tendance mondiale s’articule autour de deux axes de formation, dit Caroline Raymond. Le premier concerne les pratiques artistiques – arts plastiques, musique, danse, théâtre –, alors que le deuxième axe porte sur l’appréciation d’un corpus d’œuvres et sur la reconnaissance de la valeur culturelle du patrimoine artistique.»
Un contexte d’insécurité
Depuis quelques années, Haïti fait face à une situation d’instabilité politique et d’insécurité sociale. Des bandes armées, concentrées au centre de la capitale, Port-au-Prince, sèment la peur et créent des désordres. Malgré ce contexte difficile, la phase d’implantation et d’expérimentation des programmes n’est pas compromise, indique Caroline Raymond. «Ce ne sont pas toutes les régions du pays qui sont affectées, souligne-t-elle. Il s’agit d’écouter les personnes sur le terrain pour comprendre que la vie continue, ce qui témoigne de la résilience de la population haïtienne.»
.Au cours des prochains mois, la réforme du curriculum scolaire sera mise en place dans 108 écoles à l’échelle du pays, à la fois dans des régions rurales et urbaines.
Des lignes directrices
Depuis mars 2025, la professeure travaille avec une équipe haïtienne de concepteurs de programmes au primaire pour définir les lignes directrices devant guider l’orientation à donner aux programmes d’éducation esthétique et artistique. «L’intégration des arts dans le curriculum scolaire contribue à enrichir la créativité des élèves, leur sensibilité, leur capacité à exprimer des idées et des émotions ainsi que leur sens critique, dit-elle. Elle favorise leur développement global en renforçant les capacités cognitives, les habiletés émotionnelles, psychomotrices et aussi langagières.»
De plus, l’éducation esthétique et artistique offre aux enfants haïtiens la possibilité d’explorer et de valoriser la richesse de leur héritage culturel en reconnaissant l’importance de la musique, de la danse, des arts visuels et des traditions orales. «Il s’agit de mettre l’accent sur les savoirs endogènes, sur le patrimoine culturel haïtien et les différents courants esthétiques et artistiques qui lui sont rattachés, tout en faisant preuve d’ouverture sur d’autres cultures», souligne Caroline Raymond.
La réforme vise enfin à intégrer les arts de manière transversale afin qu’ils génèrent des impacts positifs sur la réussite scolaire globale des élèves du primaire. Des études montrent que les programmes artistiques peuvent améliorer les compétences en résolution de problèmes, augmenter la motivation et l’engagement des enfants, et améliorer les résultats dans d’autres matières. «Les méthodes et outils développés en arts peuvent être mobilisés dans d’autres disciplines, soutient la professeure On peut, par exemple, établir des liens intéressants avec l’apprentissage du créole et du français, avec l’éducation à la citoyenneté, l’histoire et la géographie, avec l’éducation physique et à la santé, notamment par l’entremise de la pratique de la danse. La force de l’éducation artistique repose aussi sur la communication avec pour effet de pacifier les comportements.»
Deux compétences clés
L’équipe de conception des programmes a identifié deux compétences clés à développer de la première à la sixième année du primaire. La première concerne l’expression artistique, soit l’acte de créer et d’interpréter des œuvres, alors que la seconde est liée à la capacité d’apprécier une œuvre ou une performance artistique.
Les contenus des programmes seront axés sur l’enseignement des arts plastiques (dessin, peinture) et des arts vivants (danse, musique, chants, théâtre, contes). «Dans la culture haïtienne, la danse, le chant et la musique, par exemple, sont très complémentaires, remarque Caroline Raymond. On entonne une chanson traditionnelle et le corps suit.»
La réforme comprend, par ailleurs, un important volet de formation continue pour le personnel enseignant dans un contexte où, en l’absence de spécialistes, l’éducation artistique est confiée aux titulaires des classes. On prévoit également l’organisation régulière d’expositions et de spectacles à l’intention des élèves afin d’enrichir leur expérience et leur compréhension des arts.
Un rôle d’accompagnatrice
Dans le cadre du projet, la professeure joue un rôle d’accompagnatrice auprès de deux conceptrices et d’un concepteur de programmes en éducation esthétique et artistique en Haïti, mandatés par le MENFP et dont les expertises sont complémentaires. L’une de ces personnes vit en Haïti, tandis que les deux autres se trouvent aux États-Unis et en Russie en raison de l’instabilité politique et des enjeux de sécurité qui prévalent dans le pays, en particulier dans la capitale, Port-au-Prince.
«J’accompagne une didacticienne des arts plastiques, une artiste plasticienne et un rédacteur du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, dit Caroline Raymond. Tout le travail se fait à distance, ce qui comporte des défis particuliers: canaux de communication, connexion internet et décalage horaire.»
Un processus par étapes
La première étape du processus d’élaboration des programmes a consisté à analyser les programmes existants dans différents pays, suivie d’une appropriation de documents officiels, dont le cadre d’orientation curriculaire de l’école haïtienne pour 2054. «Nous avons ensuite travaillé à la formulation des connaissances fondamentales en éducation artistique, d’un point de vue haïtien, puis à l’identification des compétences à acquérir et à l’élaboration d’un corpus d’apprentissages», explique la chercheuse.
Une première version du programme pour le premier cycle du primaire a été déposée l’automne dernier et celle pour le deuxième cycle est sur le sur le point d’être complétée. Tous les travaux ont fait l’objet d’une large consultation dans des universités, des écoles d’art ainsi que dans des centres d’art et d’exposition. Ils se sont déroulés sous la supervision de la Chaire UNESCO de développement curriculaire et du Bureau international de l’éducation de l’UNESCO.
Pour Caroline Raymond, il s’agit d’une première expérience de participation à un projet de recherche international. «Ce fut un véritable coup de cœur, confie-t-elle. En tant que spécialiste de la didactique, j’ai tenté de soutenir l’équipe de concepteurs de programmes à partir de leur propre vision de l’éducation artistique, ancrée dans la réalité sociale et culturelle haïtienne, et en étant à l’écoute de leurs préoccupations. J’étais essentiellement dans une posture d’accompagnement.»