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Séjour au cœur de l’Amazonie

Pour une quinzième fois en 30 ans, Marc Lucotte a accompagné une douzaine d’étudiantes et d’étudiants à la maîtrise en sciences de l’environnement sur le rio Tapajós.

Par Pierre-Etienne Caza

2 novembre 2026 à 16 h 19

La réélection récente du gouvernement Lula au Brésil a réjoui la douzaine d’étudiantes et d’étudiants qui se sont rendus en Amazonie en août dernier dans le cadre du cours Amazonie: milieu, intervention et conservation. «Lors de son mandat précédent, le gouvernement Lula a été en mesure de réduire considérablement le taux de déboisement. Les populations locales n’avaient jamais vu cela depuis 30 ans», souligne le professeur du Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère Marc Lucotte, qui accompagnait le groupe. Reste à voir maintenant si le président réélu aura la latitude pour poursuivre ses politiques en ce sens.

La difficile conciliation entre développement économique, développement durable et conservation était au cœur du séjour uqamien en Amazonie. Pendant deux semaines, les étudiantes et les étudiants ont vécu et navigué sur le rio Tapajós, l’un des grands affluents du fleuve Amazone. Tout au long de leur périple de plus de 1000 kilomètres, ils ont eu la chance de rencontrer les populations autochtones ainsi que différents intervenants du milieu universitaire, du milieu industriel et de l’écosystème touristique. Ils ont ainsi pu prendre la mesure des bouleversements qui frappent la forêt amazonienne et de la réalité socioéconomique de ses habitantes et habitants. «Même si l’eau du Tapajós est à 33 degrés Celsius et qu’il est agréable d’y plonger, ce n’est pas La croisière s’amuse, observe en riant Marc Lucotte. Nos journées sont bien remplies!»

Pendant deux semaines, les étudiantes et les étudiants ont vécu et navigué sur le rio Tapajós, l'un des grands affluents du fleuve Amazone. Photo: Samuel Baudoux

Il s’agissait de la quinzième édition de ce cours donné par Marc Lucotte depuis 30 ans. «Je vais en Amazonie pour des projets de recherche depuis 1992 et très tôt, j’ai voulu partager cette expérience avec les étudiantes et les étudiants de la maîtrise et du doctorat en sciences de l’environnement», raconte-t-il.

Lors du séjour, chaque étudiante et étudiant devait fouiller une problématique et rédiger un travail sur le sujet. Trois d’entre eux, inscrits à la maîtrise, ont accepté de partager leur expérience avec Actualités UQAM à l’invitation de leur professeur.

Différents enjeux à l’étude

«C’est un cours unique dans notre parcours, car nous avons eu la chance de vivre une immersion complète, observe Victor Suffran. Nous n’étions plus uniquement dans la théorie, mais sur le terrain, à même d’observer, de sentir et d’échanger avec les gens au sujet des enjeux touchant l’Amazonie.»

Pour son travail, Victor Suffran avait choisi d’étudier la terra preta («terre noire amazonienne» ou «terre noire des Indiens») dans le Parc national de la forêt amazonienne. Il s’agit de sols extrêmement fertiles créés par les anciennes populations indigènes il y a entre 500 et 2 500 ans, une espèce d’anomalie agronomique et écologique puisque les sols tropicaux naturels de la forêt amazonienne sont généralement acides et peu productifs.

La visite du Parc national de la forêt amazonienne a été appréciée par le groupe. Photo: Samuel Baudoux

De son côté, Salomé Meyer s’est intéressée au mythe de la forêt vierge. «L’image occidentalisée qu’on s’en fait est fausse, mais elle persiste dans le temps et j’ai voulu comprendre pourquoi, explique-t-elle. Il va de soi que la forêt n’est pas vierge, puisqu’elle est habitée depuis des millénaires par des populations autochtones. Mais les autorités et les industriels font perdurer ce mythe, qui leur est bien utile pour excuser le fait qu’étant “vierge”, elle est libre d’utilisation et que les cultures intensives de soja et de maïs que l’on a autorisées au fil des ans ont fait d’un lieu “qui ne servait à rien” un lieu “productif”.»

On rase donc de grandes étendues de forêt par le feu afin de pouvoir cultiver intensivement le soja et le maïs, surtout destinés au marché chinois. «Dire que l’Amazonie brûle est bien théorique, observe l’étudiant Samuel Baudoux. Là-bas, on le sent, on le voit, on comprend les luttes, la colère et le désespoir de plusieurs communautés qui voient leur milieu de vie disparaître sous leurs yeux. En tant qu’étudiant en sciences de l’environnement, c’était précieux de prendre acte, sur place, de tous ces enjeux.»

Pour son travail, Samuel Baudoux s’est intéressé aux ressources en poisson de la région, essentielles pour la sécurité alimentaire. «Mon travail portait plus spécifiquement sur l’impact des activités de transports du soja et du maïs sur les communautés de pêcheurs et les communautés riveraines du Tapajós», précise-t-il. La rivière, a constaté le groupe, est remplie d’immenses barges qui transportent le grain jusqu’au port de Santarem, au confluent du fleuve Amazone, où de gigantesques bateaux attendent d’être remplis de soja ou de maïs. «Cela donne l’impression que le Tapajós n’est plus une rivière, mais une autoroute de grains, de semences et d’engrais pour les cultures intensives», déplore Victor Suffran.

Ralentir la dégradation?

Le groupe a été marqué par la déforestation sur les rives du Tapajós. «À certains endroits, il ne reste que les noyers du Brésil, qui sont des arbres protégés, mais tout le reste autour est rasé sur de grandes étendues pour faire place aux cultures de soja et de maïs, ou à l’élevage de bétail», relate Samuel Baudoux.

Mis à part les noyers du Brésil, les rives du Tapajós ont été rasées au fil des ans. Photo: Samuel Baudoux

«Il y a 30 ans, les rives du Tapajós étaient intactes, rebondit Marc Lucotte. Il n’y avait pas de cultures intensives et pas de bateaux plus grands que celui sur lequel nous avons navigué. Cela donne le vertige de voir à quel point on est en train d’exploiter l’un des derniers endroits préservés de la planète pour des besoins à l’autre bout du monde.»

Peut-on faire machine arrière? Ou ralentir la dégradation? La réélection du gouvernement Lula est une bonne nouvelle, affirment Marc Lucotte et son groupe. «Malgré les feux et ce triste sentiment de voir sous nos yeux un équilibre précieux être rompu, j’ai dit aux étudiantes et aux étudiants que la situation était infiniment meilleure lors de ce séjour que lors du séjour précédent, en 2024. À l’époque, la fumée nous empêchait de voir les étoiles la nuit alors que nous avons pu les voir très clairement. C’est déjà une amélioration considérable.»

Apprécier le moment présent ensemble

Au-delà des problématiques et du travail de terrain exigeant, les étudiantes et les étudiants ont profité de quelques moments de détente bien appréciés. «Vivre sur un bateau au milieu de la rivière, c’était magique. Et s’y baigner à la fin de la journée est comme un rituel, une espèce de communion avec la nature. En plus, il y avait des dauphins!», raconte Samuel Baudoux. «Je retiens surtout l’époustouflante beauté et la diversité de la nature. Dans la forêt, nous avons vu des oiseaux tout en couleurs, des singes et même un paresseux! », se rappelle Salomé Meyer.

La baignade de fin de journée est devenue un rituel au fil du séjour. Photo: Mathilde Dubuc

La visite du Parc national de la forêt amazonienne a été appréciée. «J’avais déjà visité des forêts tropicales, mais jamais comme celle-là, raconte Samuel Baudoux. De chaque côté du chemin, il y avait un mur de végétation, on n’y voyait pas à cinq mètres devant nous. Et le son des insectes était assourdissant!»

Ce qui a marqué Victor Suffran s’inscrit tout à fait dans les enjeux de notre époque. «En plein milieu de l’Amazonie, il n’y a pas d’Internet, fait-il remarquer. Nous avons pris le temps d’apprécier chaque coucher de soleil, chaque ciel étoilé, chaque succulent repas où les poissons et les fruits frais étaient à l’honneur. C’était une déconnexion forcée pendant deux semaines et c’était génial!»