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Revitaliser une langue inuite en voie de disparition

Richard Compton collabore avec un organisme du Nunavut pour sauvegarder l’inuinnaqtun.

Par Jean-François Ducharme

17 février 2026 à 10 h 27

Mis à jour le 18 février 2026 à 16 h 18

Six aînées de la communauté de Cambridge Bay (ou Iqaluktuuttiaq en langue inuite), au Nunavut, étaient de passage au Département de linguistique, du 4 au 6 février derniers. Membres de la Kikitmeot Heritage Society (KHS), un organisme visant à préserver l’inuinnaqtun – l’une des quatre langues officielles du Nunavut avec l’inuktitut, l’anglais et le français –, les six femmes collaborent à divers projets de revitalisation de la langue avec le professeur Richard Compton. «L’inuinnaqtun est parlé par moins de 500 personnes aujourd’hui, et la plupart sont âgées, déplore la directrice de la KHS, Emily Angulalik. Avant les années 1950, tout le monde dans notre région le parlait. C’est un constat inquiétant pour l’avenir de notre langue.»

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en connaissance et transmission de la langue inuite, Richard Compton s’intéresse à la morphologie et à la syntaxe des langues inuites depuis plus de 20 ans. En 2018, le linguiste a publié, avec la traductrice Emily Kudlak, l’un des seuls dictionnaires disponibles sur la langue inuinnaqtun. Depuis la création de la chaire, en 2019, Richard Compton travaille avec Emily Angulalik et ses collègues de la KHS Gwen Angulalik, Mabel Etegik, Eva Komak, Helen Okhina Blewett et Kitty Taipagak sur trois projets porteurs: une grammaire communautaire qui vise à vulgariser la structure et les propriétés de la langue; un corpus de la langue parlée, basé sur des entrevues enregistrées et des témoignages de locuteurs; et une application de dictionnaire en ligne qui combine les mots écrits, leur prononciation et des exemples d’utilisation dans des phrases.

«Cette collaboration avec les membres de la KHS est très précieuse pour documenter et décrire l’inuinnaqtun, souligne Richard Compton. Non seulement elles le parlent comme langue maternelle, mais elles ont aussi de l’expérience en traduction, en interprétation et en enseignement.»

Fenêtre temporelle

Le rôle du linguiste consiste à obtenir une image précise des subtilités grammaticales auxquelles les locuteurs natifs prêtent attention automatiquement. «Par exemple, le système permettant de marquer le temps et l’aspect ne fonctionne pas de la même façon en inuinnaqtun qu’en anglais, en français ou en inuktitut, souligne Richard Compton. Nous devons donc créer des contextes hypothétiques afin de tester à quel moment chaque marqueur est utilisé et comment il contribue au sens d’une phrase.»

Pour le projet de corpus de la langue parlée, Richard Compton et l’équipe de KHS ont enregistré de nombreux témoignages de personnes aînées, qui racontent leur histoire personnelle, mais aussi celle de leurs parents et grands-parents. Certains récits remontent aussi loin qu’au 18e siècle! «Puisque le bassin de locuteurs diminue, la fenêtre temporelle pour enregistrer la manière dont la langue est utilisée est en train de se fermer, souligne Richard Compton. Il est important de recueillir des exemples naturels de différents types de constructions grammaticales et de styles d’expression orale pour documenter la langue, d’autant plus qu’elle est très peu écrite.»

Transmettre la langue aux générations futures

À l’été 2026, le professeur séjournera durant trois semaines à Cambridge Bay en compagnie de l’étudiante à la maîtrise en linguistique Joanie Bergeron et d’Émilie L’Hôte (B.A. linguistique), étudiante à l’Université de Montréal. Les étudiantes ont obtenu une bourse de voyage du Programme de formation scientifique dans le Nord du gouvernement canadien. Les linguistes poursuivront les travaux sur les trois projets. Une demande de subvention au programme de développement de partenariats du CRSH est en cours.

Les trois projets serviront à créer des outils pour enseigner la langue et la transmettre aux générations futures. «Mon plus grand rêve est que mes arrière-petits-enfants puissent un jour parler l’inuinnaqtun», confie Emily Angulalik.

Décrypter la grammaire

Richard Compton parlera de ses recherches lors de la conférence «Décrypter la grammaire des langues sous-décrites: le cas de l’inuktitut et de l’inuinnaqtun», le 19 mars prochain, à la salle Pierre-Bourgault de l’UQAM. Cette présentation s’inscrit dans le cadre du cycle de conférences Savoirs décryptés.