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Quoi et comment apprendre à l’ère de l’IA?

L’IA générative oblige à repenser les modes traditionnels de transmission et d’acquisition des savoirs.

Par Claude Gauvreau

26 mai 2026 à 16 h 01

Pas une journée ne s’écoule sans que soit publiée une nouvelle étude ou tribune sur la façon dont l’intelligence artificielle (IA) générative transforme nos sociétés. En éducation, certaines personnes associent l’usage de l’IA au caractère superficiel des apprentissages, voire à leur érosion. D’autres insistent sur le fait qu’elle permet de libérer du temps et de réduire les tâches fastidieuses. Que signifie apprendre dans un monde où l’IA peut générer une dissertation sur un sujet complexe ou résoudre un problème mathématique épineux en quelques secondes?

Pour le professeur du Département de philosophie Pierre Poirier, directeur de l’Institut des sciences cognitives, il n’est pas exagéré de dire que l’IA est en voie de bouleverser notre conception de l’éducation, particulièrement en ce qui concerne la transmission et l’acquisition des connaissances. «Traditionnellement, on a pensé l’enseignement en termes de transmission de corpus de savoirs et d’informations, rappelle-t-il. Mais depuis l’arrivée de Google et de Wikipédia, puis avec l’émergence de l’IA générative, qui multiplie les possibilités par mille, ces corpus sont désormais à portée de main sous diverses formes.»

Membre, entre autres, de l’Observatoire international sur l’intelligence artificielle et le numérique (OBVIA), le professeur du Département de didactique Simon Collin rejette les visions polarisées présentant l’IA soit comme un miracle technologique, soit comme une menace pour les capacités cognitives humaines. «Certes, l’IA incite à réfléchir à notre philosophie de l’éducation, mais cette réflexion était déjà amorcée. Quand Google est arrivé, on disait déjà qu’il ne fallait pas poser aux étudiants des questions pour lesquelles Google avait les réponses.»

Se recentrer sur les compétences

À l’heure de l’IA , le monde de l’éducation va devoir se recentrer sur ce qui est le plus fondamental, soit l’enseignement de compétences, soutient Pierre Poirier. Selon lui, raisonner, exercer son jugement, argumenter, structurer des idées, affronter des difficultés, repérer ses propres erreurs constituent autant d’aspects du processus d’apprentissage intellectuel qui permettent de progresser, de construire des compétences et une compréhension durables. «En philosophie, par exemple, les compétences à acquérir renvoient à la capacité, par un travail réflexif, de comprendre un système philosophique, d’identifier les éléments clés d’une pensée donnée ainsi que leur cohérence», observe le professeur.

Des outils d’accompagnement

«L’enjeu central avec les nouvelles technologies est toujours d’éviter qu’elles n’interfèrent avec les compétences que l’on cherche à développer chez les étudiantes et étudiants, et de les utiliser comme des outils accompagnant les apprentissages, note Simon Collin. On peut s’attendre au développement d’applications de plus en plus sophistiquées capables, par exemple, de soutenir la lecture, l’analyse d’un texte ou la résolution de problèmes mathématiques.» Le défi est de développer des usages créatifs, critiques et participatifs de l’IA qui valorisent le rôle actif des étudiantes et étudiants plutôt que la passivité.

Certaines personnes craignent que l’utilisation de l’IA  favorise une forme de paresse cognitive. Cette crainte est en partie fondée, car elle peut avoir des effets néfastes sur l’exercice de la mémoire, par exemple. «Dans les sociétés où régnaient les traditions orales, les gens avaient développé la faculté de mémoriser de longs récits, illustre Pierre Poirier. Puis, au fil des siècles, les humains ont intégré des systèmes mnémotechniques pour développer leur mémoire. Aujourd’hui, avec Google et les logiciels de correction de texte, on a moins besoin de mémoriser plein d’informations ou des règles d’écriture. L’IA ne fait qu’accentuer cette tendance.»

Il y aura toujours des étudiantes et étudiants qui feront le minimum d’efforts pour obtenir leur diplôme et qui seront donc tentés de s’en remettre entièrement à l’IA. Mais beaucoup d’autres, désireux d’apprendre, sont prêts à interagir avec la technologie  dans une perspective critique pour mieux se l’approprier, soutient Pierre Poirier. Une pratique à encourager, selon lui. «Par exemple, un collègue du Département de psychologie a demandé à ses étudiants de pondre un travail en réponse à une question soulevée en classe, puis de soumettre la même question à ChatGPT et, enfin, de produire une évaluation argumentée de sa réponse.»

Une autorité menacée?

Jusqu’à maintenant, les enseignantes et enseignants étaient considérés comme les détenteurs du savoir, l’autorité cognitive, celles et ceux qui contrôlent l’accès à la connaissance. L’IA vient-elle menacer ces postures? Simon Collin et Pierre Poirier insistent sur l’importance d’éviter la confusion entre accès à l’information et formation de l’esprit.

On ne doit pas confondre les informations pouvant être générées par les moteurs de recherche traditionnels et l’IA, d’une part, et les connaissances, c’est-à-dire un savoir maîtrisé et mobilisable, d’autre part, prévient Simon Collin. «À l’ère de l’IA générative, les personnes enseignantes ne sont peut-être plus la porte d’accès à l’information, mais elles continuent de jouer un rôle capital pour assurer le passage de l’information – un ensemble de données brutes – à une connaissance plus approfondie, en aidant leurs étudiants à interpréter ces données afin de mieux comprendre et agir en fonction d’un objectif particulier, ce qui nécessite un effort cognitif.»

Aucun enseignant ne peut se substituer à ChatGPT, remarque Pierre Poirier. «Cela dit, si l’IA générative est capable de répondre rapidement à toutes sortes de questions, elle ne remplace pas les professeurs qui assument des responsabilités pédagogiques. Les professeurs peuvent planifier les apprentissages, séquencer l’enseignement du savoir, donner envie d’apprendre, identifier les failles des étudiantes et étudiants, s’adapter à leurs forces et faiblesses. Peut-être qu’ils seront moins nombreux dans l’avenir parce que certaines de leurs tâches actuelles seront automatisées, mais leur rôle de formateur ne déclinera pas pour autant.»

Optimistes, pessimistes et dubitatives…

Face à l’IA, on observe un premier groupe de personnes optimistes et enthousiastes, prêtes à adopter l’innovation, un deuxième formé de gens plus pessimistes, voire hostiles ou réfractaires, et entre les deux, une masse de personnes plutôt dubitatives, plus ou moins craintives, qui ne savent pas très bien comment réagir. «Ces attitudes ne sont pas nouvelles et se manifestent chaque fois qu’apparaît une innovation technologique», rappelle Pierre Poirier.

Le professeur souligne la nécessité d’investir dans la littératie de l’IA, comme on le fait pour le numérique, d’accompagner les membres des communautés professorales et étudiantes, de leur offrir une formation de base quant à une utilisation critique et responsable de l’IA générative, qui ne serait pas destinée uniquement à contrer le plagiat. «À l’UQAM, le Carrefour d’innovation et de pédagogie universitaire travaille déjà en ce sens. Pour les étudiantes et étudiants, on pourrait songer à un cours obligatoire intégré à l’ensemble des programmes.»

Simon Collin abonde dans le même sens. «Dans les écoles primaires et secondaires, par exemple, il existe des écarts en matière de littératie numérique liés aux inégalités sociales. Les élèves issus de milieux plus favorisés sont davantage en mesure de mettre à profit les nouvelles technologies dans leurs apprentissages.»

Comme cela a été le cas avec internet et le téléphone intelligent, il faudra du temps pour comprendre pleinement l’étendue des effets de l’IA sur la cognition et l’apprentissage. «Chose certaine, les établissements collégiaux et universitaires doivent développer une réflexion collective en vue de guider les pratiques en matière d’utilisation de l’IA, car l’interdire ou en autoriser un usage sans limites ne représente pas une solution, relève Pierre Poirier. L’enjeu est de l’intégrer de manière transparente dans les apprentissages et les pratiques pédagogiques.»

Simon Collin est d’accord. «Il faut se demander quelle IA on veut pour l’éducation. Cette réflexion collective doit se construire en amont et en aval du processus de socialisation des technologies en éducation. C’est l’expérience développée petit à petit, tant individuellement que collectivement, qui permet de faire émerger des balises communes.»

À lire dans la même série le 2 juin prochain:
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Et le 9 juin prochain:
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