Le plongeon huard qui orne les pièces d’un dollar est aussi un symbole des lacs qui parsèment nos forêts et son cri plaintif est l’un des sons les plus emblématiques de nos paysages nordiques. Sa présence constitue d’ailleurs un indicateur relativement fiable de la santé de l’écosystème aquatique auquel il est associé. Selon l’Inventaire canadien, le succès reproducteur de l’espèce aurait diminué de 1,4% par année depuis 1992… sauf au Québec. Pourquoi cette exception? S’agirait-il d’un problème d’échantillonnage? Un projet de science citoyenne chapeauté par le professeur du Département des sciences biologiques Denis Réale veut faire la lumière sur cette question. Toutes les personnes qui ont accès à un lac des Laurentides au cours de l’été sont invitées à y participer.
Comme les huards nichent dans les secteurs tranquilles des lacs et sur des îles, toujours près de l’eau, le développement rapide de la villégiature représente une menace à leur mode de reproduction. Le passage des bateaux, entre autres, peut créer des vagues qui inondent les nids ou dérangent les adultes qui nourrissent les petits. L’aménagement des berges peut aussi faire disparaître leurs gîtes naturels ou celui des poissons dont ils se nourrissent. Enfin, les agrès de plomb utilisés pour la pêche sont toxiques pour les huards.
Le projet vise donc à tester si la villégiature et les activités qui y sont associées sur les lacs constituent un stress additionnel pour les couples nicheurs. Le succès reproducteur des canards sera comparé entre les lacs inaccessibles aux embarcations, les lacs fortement fréquentés par les bateaux à moteur et, entre les deux, les lacs présentant une fréquentation intermédiaire, avec ou sans embarcations à moteur.
Les personnes qui souhaitent participer au projet doivent remplir un formulaire sur le site du projet. L’objectif est de couvrir un maximum de lacs. Pour participer, il faut avoir accès à un lac des Laurentides, qu’il soit très paisible ou, au contraire, très fréquenté, de juin à septembre, et avoir la possibilité de faire au moins huit heures d’observation, à raison de deux heures par mois. On peut participer même si on fréquente le lac seulement la fin de semaine.
En plus des observations des oiseaux, les participantes et participants devront fournir diverses informations sur le degré de dérangement du lac (nombre d’habitations, taux de passage d’embarcations), sa superficie, sa profondeur, la qualité de l’eau et les conditions météorologiques.
Science participative
Ce projet est financé par le Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies dans le cadre du programme Engagement 2025-2026. Ce programme permet d’impliquer des citoyennes et citoyens dans une démarche scientifique autour d’une question qui les intéresse, en s’associant à un chercheur ou une chercheuse universitaire.
L’impulsion est venue d’une enseignante à la retraite, Nathalie Léonard, ornithologue amatrice, qui a sollicité Denis Réale, spécialiste du comportement animal. Ensemble, ils ont conçu ce projet de science participative auquel collaborent également le biologiste Maxime Čapkun-Huot (B.Sc. biologie en apprentissage par problème), de Québec Oiseaux, Roxane Carrier, finissante au bac en biologie et Killian Bonnamy, étudiant au certificat en écologie.
Pour Denis Réale, il s’agit d’une nouvelle aventure. «J’étais très intéressé de voir la dynamique de ce genre de projet, qui permet de joindre recherche et éducation, ce qui me semble très enrichissant pour tout le monde, confie-t-il. Je suis impressionné par la diversité des projets financés par le programme Engagement et l’implication des citoyennes et citoyens.»
Denis Réale apprécie aussi le regard neuf que porte Nathalie Léonard sur le projet et ses différentes facettes (financement, budget, protocoles, logistique, communication) par rapport à lui et à son équipe de recherche. «Cette interaction nous remet en question sur des aspects qui nous semblent évidents, mais qui nécessitent des réajustements ou des explications. Ça nous force à sortir de notre routine de scientifiques. Ce n’est pas une expérience que l’on fait avec des étudiantes et étudiants qui ont déjà acquis, durant leurs études, certains des travers de notre métier.»
Des retombées essentielles
Grâce aux données obtenues, il sera possible d’évaluer la relation entre la fréquentation humaine et le succès reproducteur du plongeon huard, et, s’il y a lieu, de proposer des solutions de conservation.
«Nous espérons publier nos résultats d’ici 2027, et ensuite de trouver des moyens de les communiquer à la population sous différentes formes (conférences, média, panneaux éducatifs sur les bords de lacs, articles grand public)», indique Denis Réale.
Avec les bouleversements multiples de l’environnement créés par les humains, les inventaires de populations d’animaux sauvages constituent une source d’information essentielle pour mieux connaître notre impact et être en mesure de le corriger… «si la volonté politique est là, bien entendu», souligne le chercheur.
«Les inventaires citoyens, lorsqu’ils peuvent être mis en place, ont un pouvoir supplémentaire: celui d’impliquer la population et peut-être de transmettre l’information au-delà des cercles de la recherche», remarque-t-il.
Denis Réale précise que le suivi de la reproduction des plongeons huards est un programme développé sur le long terme par Oiseaux Canada et Québec Oiseaux, partenaires du projet. «Cependant, le Québec est encore sous-représenté parmi les volontaires impliqués dans ce suivi. Nous espérons donc sensibiliser la population québécoise et fidéliser les volontaires pour qu’ils poursuivent l’aventure avec Oiseaux Canada et prennent en charge le suivi des huards sur les lacs du Québec après 2027, quand notre projet prendra fin.»