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L’intelligence artificielle au boulot

Les impacts de l’IA générative demeurent limités dans les emplois professionnels.

Par Pierre-Etienne Caza

8 janvier 2026 à 11 h 48

Le développement fulgurant de l’IA générative a le potentiel de bouleverser le marché du travail. Plusieurs secteurs en sentent déjà les effets, d’autres pas du tout. «Depuis quelques années, on lit beaucoup de choses sur les pertes d’emploi et les transformations qu’imposera l’IA générative dans les différents milieux de travail. Dans les faits, on ne voit pas encore d’impacts à grande échelle sur les emplois professionnels», constate la professeure du Département d’organisation et ressources humaines de l’ESG UQAM Mélanie Trottier.

Attention, cela ne signifie pas que l’IA générative n’est pas présente dans plusieurs secteurs. «L’IA a déjà modifié en profondeur le secteur des technologies et bientôt celui des médias, nuance la chercheuse. Elle est aussi présente dans des secteurs comme la santé, l’administration, le droit et l’enseignement. Mais l’utilisation qu’on en fait est à géométrie variable.»

Dans le cadre de ses recherches, Mélanie Trottier s’intéresse aux effets réels de l’IA sur les travailleuses et les travailleurs, en lien, notamment, avec la nature de leurs tâches et leur autonomie au travail. «On ne peut présumer des effets de l’IA sur le marché du travail si on demeure dans l’anecdotique, si on ne les documente pas. C’est ce que je fais en allant à la rencontre des travailleuses et des travailleurs.»

Une typologie des applications d’IA

Avec des collègues, Mélanie Trottier a développé une typologie qui répartit en trois catégories les applications d’IA selon leurs finalités ou la manière dont elles modifient le travail. «La première catégorie regroupe les applications d’IA qui nous aident pour le traitement du texte, de l’audio et des images. On pense notamment à la rédaction de comptes rendus, à la traduction, la transcription ou la correction de textes», illustre-t-elle.

La deuxième, ce sont les applications qui soutiennent les interactions avec les collègues, la clientèle ou les fournisseurs. Ce sont, par exemple, les applications de travail à distance, de téléconsultation ou d’évaluation, lesquelles intègrent des éléments de traitement de l’image et du son qui utilisent l’IA. Les agents conversationnels, par exemple, utilisent ce type de technologie.

La troisième catégorie regroupe les applications visant la prise de décision ou qui permettent de remplacer certaines tâches. «On pense à des applications pointues pour assurer la maintenance des bâtiments, par exemple, concevoir des orthèses et des prothèses, ou réaliser des dessins d’architecture. Des tâches qui touchent au cœur même de ce qui définit ces professions», observe la chercheuse.

Ses recherches auprès de différents ordres professionnels, dont l’Ordre des technologues professionnels du Québec et l’Ordre des conseillères et conseillers d’orientation du Québec, révèlent qu’environ la moitié des travailleuses et travailleurs utilisent les applications d’IA des deux premières catégories, tandis que cette proportion tourne plutôt autour de 20 à 30 % pour la troisième.

«Nos constats recoupent ceux d’un rapport publié en juillet dernier par le Massachusetts Institute of Technology à l’effet que l’IA est surtout utilisée en soutien plutôt qu’en remplacement des tâches chez les professionnels», indique-t-elle.

Vers un meilleur encadrement?

Lorsqu’elle rencontre ou interroge par questionnaire des travailleuses et des travailleurs, Mélanie Trottier s’intéresse à la fois aux personnes qui utilisent l’IA et à celles qui ne l’utilisent pas. Celles qui l’utilisent ont tendance à avoir une opinion plus favorable envers l’IA que celles qui ne l’utilisent pas. Elles font valoir, entre autres, que l’IA peut réaliser leurs tâches les plus simples et les plus répétitives. Le risque?

«Plus les personnes utilisent l’IA, plus elles lui font confiance, oubliant les enjeux de confidentialité et les biais des algorithmes.»

Mélanie Trottier

Professeure au Département d’organisation et ressources humaines

Les travailleuses et les travailleurs qu’elle interroge ont l’impression que les emplois qui requièrent de l’empathie ne pourront jamais être remplacés. «Pourtant, les avancées en IA sont telles qu’il est facile d’être dupé et de penser qu’on s’adresse à une personne réelle!», observe Mélanie Trottier

On entend souvent qu’il est important, si on utilise des applications d’IA, d’exercer son jugement professionnel pour valider ou contre-vérifier les résultats obtenus. «La question qui se pose est: comment exercer son jugement lorsqu’on ne sait pas à partir de quelles informations l’IA génère ses propositions?, s’interroge la professeure. Cela renvoie les travailleuses et les travailleurs à eux-mêmes et cette responsabilité peut devenir lourde à porter. Plusieurs nous ont confié vouloir un meilleur encadrement quant aux pratiques d’utilisation de l’IA générative.»

Pour cela, il faudra sans doute attendre les suites d’une consultation réalisée au printemps dernier par le ministre du Travail, Jean Boulet, portant sur l’avenir des milieux de travail à l’ère du numérique. L’un des volets de l’exercice portait sur l’encadrement de l’intelligence artificielle par les lois du travail.

Un forum sur l’IA en milieu de travail

En mars dernier, le Service aux collectivités a organisé, dans le cadre du Protocole UQAM/CSN-CSQ-FTQ, le forum «Intégration de l’IA en milieu de travail: enjeux et leviers d’action», qui a réuni 120 personnes issues du monde syndical de plusieurs secteurs professionnels (éducation, santé, commerces de détail et distribution, droit et justice, énergie et bâtiments). Les professeures Marie-Jean Meurs (informatique), Rachel Cox (sciences juridiques) et Mélanie Trottier ainsi que le professeur Sébastien Gambs (informatique) ont participé à ce forum, qui visait, entre autres, à identifier les mesures pour prévenir et limiter les risques de l’IA dans le travail, les mesures à mettre en œuvre pour préserver les droits des travailleuses et des travailleurs, et la manière d’intégrer positivement l’IA pour tous.