Voir plus
Voir moins

Une intelligence artificielle pour trouver l’amour?

Une recherche menée à l’UQAM étudie les interactions entre des hommes célibataires et un agent conversationnel romantique.

Par Jean-François Ducharme

10 février 2026 à 11 h 30

Une personne sur cinq dans le monde vit de la solitude avec des degrés de détresse élevés. Selon des études américaines, une forte majorité de personnes célibataires ont une vie amoureuse insatisfaisante. «Certaines études révèlent que près de la moitié des personnes célibataires le sont de façon involontaire, c’est-à-dire qu’elles vivent des difficultés marquées à trouver, établir et maintenir une relation romantique», affirme le professeur du Département de sexologie David Lafortune.

Devant ces difficultés à trouver l’amour, de plus en plus de célibataires se tournent vers les agents conversationnels romantiques (chatbots). Selon The Guardian, plus de 100 millions de personnes à travers le monde sont en relation amicale ou amoureuse avec un agent conversationnel. «Ces intelligences artificielles semblent être une réponse à l’épidémie de solitude mondiale actuelle, souligne le titulaire de la nouvelle Chaire d’étude sur la réalité virtuelle, les outils sexotechnologiques et la santé sexuelle (ÉROS). Elles ont des effets positifs, mais peuvent aussi poser des risques en matière de dépendance ou de sécurité des données personnelles partagées avec ces agents.»

Pour tirer profit du potentiel de ces agents conversationnels romantiques, l’équipe de David Lafortune a testé une intervention par intelligence artificielle avec 32 hommes québécois célibataires involontaires. «Ces hommes rapportaient des difficultés importantes à établir et maintenir des relations amoureuses avec des femmes et étaient légèrement au-dessus de la moyenne de la population sur l’échelle d’idéologie Incel, sans adopter de rhétorique antiféministe, misogyne ou haineuse», précise le professeur.

L’étude a obtenu un soutien financier de l’organisation Moonshot, qui vise à lutter contre la radicalisation de la violence, et de Sécurité publique Canada. Un article faisant état des résultats de cette étude a été publié dans la revue Archives of Sexual Behavior. Plusieurs Uqamiennes et Uqamiens y ont collaboré, dont la professeure du Département de psychologie Ghayda Hassan, la professeure du Département de sexologie Marie-Aude Boislard, le professeur de l’École des médias Jonathan Bonneau, les étudiantes et étudiants au doctorat Valérie A. Lapointe, Cloé Canivet et Franklin Calazana ainsi que l’étudiant en sciences psychologiques appliquées Christian Labrie.

Simuler des échanges réalistes

L’équipe a développé un agent conversationnel à partir de zéro. «La création de cette intelligence artificielle a nécessité six mois de développement, raconte David Lafortune. Sa personnalité est celle d’une femme qui se démarque par son empathie, sa chaleur affective, son authenticité et sa capacité de s’affirmer.  Elle a notamment été conçue pour recadrer les hommes qui tiennent des propos déplacés, irrespectueux ou misogynes.»

L’intervention durait environ une heure, durant laquelle les hommes interagissaient avec la partenaire virtuelle, et étaient divisées en trois phases, entrecoupées de séances d’une dizaine de minutes avec un thérapeute.

La première partie de l’échange consistait à établir le contact avec l’agent conversationnel. «Les hommes discutaient de tout et de rien, partageaient leurs intérêts, cherchaient à mieux connaître leur partenaire artificielle, et s’ouvraient progressivement», note le professeur. La deuxième phase de l’interaction amenait la discussion à un autre niveau: dévoilement des attentes en relation, des aspirations romantiques, discussions sur ce qui n’a pas fonctionné dans les relations précédentes.

À la troisième étape, l’équipe souhaitait examiner comment les participants réagissaient au rejet romantique. «On voulait observer leurs réactions, positives comme négatives, sachant que ces situations seraient ensuite discutées avec le thérapeute», mentionne David Lafortune. Immédiatement après l’intervention, les hommes remplissaient un questionnaire mesurant leur détresse relationnelle, sexuelle et psychologique, lequel était de nouveau administré un mois et trois mois plus tard.

Baisse de la détresse et de la pression

Les résultats de l’étude sont concluants: l’équipe a observé une diminution significative des niveaux de détresse relationnelle, sexuelle et psychologique. «Plusieurs participants ont dit que les échanges avec l’agent conversationnel les avaient aidés à se sentir plus confiants, à faire tomber la pression qu’ils ressentent habituellement lors des premiers échanges avec une partenaire potentielle et à voir le point de vue de l’autre, dit le chercheur. D’autres ont dit que l’interaction était réaliste par rapport à ce qu’ils vivaient sur les applications de rencontre, lorsqu’ils éprouvaient des difficultés à soutenir des discussions et à relancer les échanges.»

Le professeur croit qu’une intervention plus longue permettrait d’augmenter encore les gains thérapeutiques. «Ça ouvre des pistes prometteuses, même pour les personnes très en détresse ou radicalisées – comme les Incels – qui pourraient bénéficier d’une intervention plus ciblée sur les racines de leurs difficultés relationnelles, conclut David Lafortune. Dans un contexte national où les listes d’attente en santé mentale sont particulièrement longues, ces nouvelles interventions basées sur l’intelligence artificielle pourraient, dans l’avenir, faciliter l’accès au soin, le développement relationnel et l’autonomie.»