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Eric Vega: «Je souhaite faire du théâtre dans lequel je me reconnais»

L’auteur et interprète de la pièce Pas fout’mind raconte son enfance dans le hood, son passage à l’armée et ses études à l’UQAM.

Par Jean-François Ducharme

27 janvier 2026 à 11 h 10

La pièce Pas fout’mind – «On s’en fout» dans le dialecte de certains quartiers montréalais –, à l’affiche au théâtre de Quat’Sous jusqu’au 8 février, est encensée par la critique. Écrite et interprétée par Eric Vega (B.A. art dramatique, 2022), cette autofiction raconte les trois grands chapitres de sa vie: son enfance dans le hood, un quartier de Saint-Léonard où la violence et la débrouille font la loi; son passage dans l’armée, de 16 à 24 ans; et ses études au bac en art dramatique de l’UQAM, où il a, pour la première fois de sa vie, «pris le temps de réfléchir, de questionner le monde, de vivre».

«Pour moi, cette pièce est une tentative de me reconnaître un peu plus dans le théâtre québécois, lance, d’entrée de jeu, l’acteur de 31 ans. Je trouve que le théâtre actuel ne reflète pas l’imaginaire des immigrants de première et deuxième génération. Ma mission est d’intégrer cet imaginaire à la culture québécoise.»

Pour arriver à ses fins, le diplômé utilise ce qu’il appelle «la langue du hood, le slang de Montréal», le parler qu’il utilisait dans son enfance et son adolescence. «C’est un mélange de français, d’anglais, d’espagnol, de créole et d’arabe, dit-il. Les termes qui viennent de la culture populaire et du monde du hip-hop ne se trouvent pas dans les dictionnaires traditionnels, mais dans celui de la rue.»

Avec l’aide du dramaturge Paul Lefebvre et du metteur en scène Philippe Boutin, il a théâtralisé la langue pour la rendre accessible au grand public. «Mes propres parents ne comprendraient pas si je ne fournissais pas un cadre explicatif», dit Eric Vega en riant. L’acteur incarne tous les personnages de la pièce, qui symbolisent ses identités multiples. Trois danseurs mettent en vie ses souvenirs.

Des histoires dignes de tragédies grecques

Eric Vega est né d’un père hondurien et d’une mère salvadorienne qui ont immigré au Québec au début des années 1990 pour fuir la guerre. «Dans les soupers de Noël, j’entendais des histoires dignes de tragédies grecques, se remémore-t-il. Ma mère a été kidnappée plusieurs fois, un de mes oncles a été enlevé par l’armée parce qu’on le soupçonnait d’être à la tête d’un réseau de guerriers révolutionnaires, un autre a été porté disparu…»

Ces histoires, combinées à celles qu’il entend de ses amis qui sont aussi des enfants d’immigrants, façonnent son imaginaire. «Dès un très jeune âge, je sentais que j’avais quelque chose à raconter, dit-il. J’étais loin de me douter qu’un jour, je le raconterais au théâtre, parce que nous n’allions jamais au théâtre.»

Pour tenter de se sortir du hood, Eric Vega se joint aux Forces armées canadiennes en 2010, à l’âge de 16 ans. «J’étais déjà en état d’hypervigilance avant de joindre l’armée, un héritage des familles qui ont vécu la guerre. Mon passage à l’armée n’a fait qu’accentuer cet état. Je ne pouvais plus m’asseoir dos à une porte, et j’analysais constamment le profil des gens, cherchant des coupables. De mon enfance jusqu’à ma vie adulte, j’ai toujours été en mode survie.»

Un espace pour prendre le temps

À sa sortie de l’armée, Eric Vega amorce le troisième chapitre de sa vie en s’inscrivant au baccalauréat en art dramatique de l’UQAM. «Pour moi, l’École supérieure de théâtre a été un petit cocon, un élément clé de ma réinsertion sociale. Pour la première fois de ma vie, je prenais le temps de m’asseoir, de respirer, de questionner le monde dans lequel je vis.»

Durant ses études, il apprend à trouver son individualité, à faire cohabiter ses multiples identités. Il reconnecte aussi avec la réalité sociale. «J’aime l’esprit revendicateur de l’UQAM, le processus démocratique pour déterminer l’entente d’évaluation. Tout cela fait en sorte que chaque cohorte qui passe a envie de changer les choses dans la société.»

C’est aussi à l’UQAM qu’il fait des rencontres marquantes: son mentor, Christian Lapointe, un metteur en scène qui a été professeur à l’École de théâtre, la professeure Angela Konrad, le chargé de cours Pascal Belleau. «J’ai aussi côtoyé des collègues de classe avec des parcours de vie fascinants, comme une avocate qui a fait un retour aux études à 39 ans, ou un ancien banquier, urbaniste et ébéniste qui a choisi le théâtre comme quatrième carrière.»

Eric Vega a commencé sa carrière d’acteur en campant des petits rôles dans les séries télé Blue Moon et This Life. Il a aussi participé à quelques productions cinématographiques, notamment Les Oiseaux Ivres d’Ivan Grbovic, Pacific Bell de Sandrine Béchade et Le Coyote de Katherine Jerkovic. Au théâtre, l’ancien soldat s’est fait remarquer à La Licorne dans 5 balles dans la tête, de Roxanne Bouchard. Une pièce pour lui. Comment peut-on vivre avec les souvenirs et les traumas de la guerre? La question traverse cette œuvre inspirée des rencontres de l’autrice avec une trentaine de militaires.

Après Pas fout’mind, l’acteur n’aura que quelques jours de répit avant de jouer dans Attention, coup de feu !, une pièce qu’il a écrite avec Mariana Tayler et Rasha Abdallah (B.A. art dramatique, 2023). Ce spectacle pour jeune public sera présenté à la Maison Théâtre du 18 février au 1er mars.

Pour Eric Vega, le troisième chapitre de sa vie ne fait que commencer. «Établir une carrière artistique avec une direction, ça prend des années. Pour créer, il faut avoir le temps de ne rien faire, de s’ennuyer. Et m’ennuyer, c’est un luxe que j’ai appris à m’offrir.»