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Des écosystèmes musicaux à l’écoute des artistes

Comment se porte l’industrie musicale dans les communautés francophones minoritaires du Canada?

Par Pierre-Etienne Caza

2 juillet 2026 à 13 h 41

Fragiles, les industries culturelles québécoises? Quand on se compare, on se console! Dans le reste du Canada, les entrepreneuses et entrepreneurs francophones font figure de missionnaires, eux qui tiennent l’industrie musicale à bout de bras en étant inventifs, flexibles et à l’écoute des artistes qu’ils tentent de faire rayonner. C’est le constat posé par la professeure du Département de management Joëlle Bissonnette dans un rapport dévoilé récemment par l’Alliance nationale de l’industrie musicale (ANIM), qui représente les différents acteurs de l’industrie de la musique francophone canadienne et acadienne.

Joëlle Bissonnette s’intéresse depuis plusieurs années aux populations œuvrant dans les marges des industries culturelles, comme les minorités linguistiques. «En 2017, Patrimoine canadien m’avait approchée pour une étude sur l’entrepreneuriat dans l’industrie musicale, raconte-t-elle. Cette étude révélait tous les obstacles et défis que rencontrent les entrepreneurs en situation linguistique minoritaire pour faire rayonner et (sur)vivre leur culture, notamment le manque d’infrastructures professionnelles. Les quelques entreprises existantes peinaient à répondre à la demande de tous les artistes voulant faire carrière au sein de leur communauté.»

Ce rapport de recherche, cosigné par une collègue de l’Université de Moncton, n’avait pas été rendu public. «L’ANIM m’a contactée en 2024 pour refaire une étude semblable afin de mettre à jour les informations recueillies en 2017 et faire connaître la problématique pour qu’ultimement, il y ait davantage d’organismes susceptibles de financer et d’accompagner les entreprises musicales.»

De l’artisanal au plus commercial

En collaboration avec Julie Fradette, chargée de projet à l’ANIM, et les diplômés Guillaume Martel LaSalle (Ph.D. études littéraires) et Myriam Saucier (M.Sc. sciences de la gestion), Joëlle Bissonnette a réalisé des entrevues individuelles avec deux douzaines d’entrepreneuses et d’entrepreneurs membres de l’ANIM en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest et dans le Nord canadien. «Nous souhaitions leur parler parce que nous avions l’impression, après l’étude de 2017, que les bailleurs de fonds ne comprennent pas véritablement ce que font ces entrepreneuses et entrepreneurs, explique la professeure. On sentait qu’il y avait beaucoup de pratiques invisibles et informelles, des pratiques d’entraide et de collaboration aussi, qui ne sont pas nécessairement vues, reconnues et soutenues à leur juste valeur alors qu’elles semblent contribuer directement au dynamisme de l’industrie musicale.»

Gérance d’artistes, maison de disques, production de spectacles, programmation, consultation et stratégie de carrière, rédaction de demandes de financement: toutes ces entreprises et OBNL créent, produisent et/ou diffusent de la musique en français dans le but, essentiellement, de permettre aux artistes de leur communauté de se professionnaliser et de vivre de leur art sans devoir s’exiler.

«En contexte linguistique minoritaire, les artistes ont souvent une trajectoire singulière et on ne peut pas nécessairement appliquer le même modèle pour les accompagner», observe Joëlle Bissonnette. 

C’est pourquoi ces entreprises s’adaptent en leur offrant une grande diversité de services pour pouvoir les accompagner au mieux. Au sein de son échantillon, la professeure compte même une entreprise musicale à la maison, avec une salle de spectacle à l’étage. «On retrouve des modèles qui vont de l’artisanal au plus commercial», souligne-t-elle.

Objectif: faire rayonner les artistes

L’étude révèle que les entrepreneuses et entrepreneurs musicaux veulent construire une industrie culturelle locale pour promouvoir la langue française, la culture et l’identité de leur communauté.

«Il y a peu de revenus à en tirer et beaucoup de travail de défrichage à faire pour créer, imaginer des voies de promotion et faire rayonner les artistes. C’est pourquoi j’affirme que ce sont des missionnaires passionnés!»

En développant des entreprises originales, ces entrepreneuses et entrepreneurs inventent des modalités de relation hors normes avec les artistes. «Par exemple, plusieurs n’ont pas de contrat d’exclusivité avec les artistes, illustre la chercheuse. Leur souhait est que l’artiste rayonne, peu importe avec qui elle ou il décide de se lier. Pour elles et pour eux, le succès d’un artiste local bénéficie à toute la communauté. C’est pourquoi les entreprises collaborent et s’entraident énormément.»

Ces façons de fonctionner plutôt iconoclastes dans l’univers des industries culturelles viennent toutefois avec leur lot de défis. «Ces entrepreneuses et entrepreneurs doivent non seulement justifier leurs façons de faire, mais aussi, souvent, déguiser leur fonctionnement réel dans le but d’obtenir du financement public. Par exemple, une entreprise fonctionnant de manière organique avec ses artistes se verra forcée de créer des contrats afin d’obtenir du financement, une exigence de conformité qui nuit à sa mission.»

Ce constat est au cœur de l’étude de Joëlle Bissonnette. «Ce que font ces entrepreneuses et entrepreneurs pour répondre aux besoins des artistes de leur communauté  doit être mieux connu, compris et soutenu dans sa forme réelle», insiste-t-elle.

Préparer l’après-carrière

Depuis la première étude en 2017, certaines entreprises ont disparu et d’autres sont apparues. «Celles qui ont survécu ont mis en place toutes sortes d’initiatives de collaboration et de mutualisation des ressources avec d’autres entreprises de leur communauté. Même si chacune fait les choses à sa façon, elles ont compris l’importance des alliances pour faciliter leur fonctionnement et mieux faire entendre leurs revendications.»

Une thématique qui est ressortie des nouvelles entrevues est la préoccupation des entrepreneuses et entrepreneurs pour leur après-carrière. «Plusieurs se demandent non seulement comment effectuer la transmission de leur entreprise, mais aussi comment faire pour ne pas sombrer dans la précarité financière, car ils ont peu de ressources pour leur retraite, observe Joëlle Bissonnette. Il y a un besoin d’accompagnement pour les préparer à ce moment de transition.»

Plus facile en Acadie

Sans surprise, les entreprises en Acadie s’en sortent relativement mieux, observe la professeure. «Il s’y trouve une densité de population francophone plus importante – le tiers des habitantes et habitants de la province sont francophones – et donc un public plus large ainsi qu’une industrie plus structurée. Il y a même un star system en Acadie. C’est donc plus facile d’y évoluer comme artiste et comme entrepreneuse ou entrepreneur musical.»

Éviter l’exil au Québec

Ces entrepreneuses et entrepreneurs souhaitent d’abord que le point d’ancrage des artistes qu’ils soutiennent demeure dans leur communauté. «On ne veut pas que ces artistes soient assimilés par l’industrie musicale québécoise, ce qui est souvent le cas de ceux qui performent le mieux. Plusieurs s’exilent au Québec, puis se font connaître à l’international, où l’on pense que ce sont des artistes québécois.» Un exemple évident est celui de Damien Robitaille, originaire du petit village franco-ontarien de Lafontaine.

C’est pour cette raison, entre autres, que les entrepreneuses et entrepreneurs interviewés pour l’étude souhaitent développer des marchés internationaux qui ne soient pas les mêmes que ceux exploités par les artistes québécois. «Par exemple, il y a une grande diaspora africaine dans les communautés francophones de l’Ontario et les entreprises veulent établir des liens avec les marchés en Afrique francophone», illustre la chercheuse.

Revoir la définition du succès entrepreneurial

Joëlle Bissonnette note qu’au fil des ans, les programmes de financement des industries musicales se sont adaptés de plusieurs façons pour répondre aux besoins des entreprises, mais elle estime qu’il reste du chemin à parcourir.

«Nous lançons un appel en faveur d’une plus grande flexibilité dans le financement des entreprises musicales pour que celles-ci puissent être soutenues financièrement pendant quelques années et puissent expérimenter, développer des modèles et une vision correspondant à leur identité.»

Plusieurs entrepreneuses et entrepreneurs peinent à se payer un salaire et ne peuvent pas embaucher d’employés. «Il faudrait au minimum que ces personnes puissent se dégager de leur emploi alimentaire pour se consacrer à leur mission entrepreneuriale», indique la professeure.

Le rapport recommande d’offrir aux entrepreneuses et entrepreneurs des formations, notamment sur les défis de l’entrepreneuriat en général, mais aussi sur la transmission éventuelle de leur entreprise ou pour le développement de nouveaux marchés d’exportation. «Il faut soutenir ce que ces entreprises font déjà bien, reconnaître la valeur de leur travail. Au-delà du financement et de l’accompagnement, notre rapport lance un appel à une meilleure reconnaissance à l’échelle de la société du statut de l’artiste, du rôle de l’entrepreneuse et de l’entrepreneur en musique, et à de plus grands efforts de développement des publics pour que ces entreprises puissent se pérenniser et être reconnues et soutenues à leur juste valeur.»

Joëlle Bissonnette aimerait répéter l’étude dans 5 ou 10 ans pour voir comment la situation aura évoluée. «Il faut revoir la définition de la performance et du succès entrepreneurial. Il y a d’autres façons de créer de la valeur dans le monde que celle de rapporter des profits, surtout dans le domaine de la musique et, plus globalement, de la culture», conclut-elle.