Un projet de recherche international baptisé «Bruits de couloir», mené par la professeure du Département d’histoire Marie-Adeline Le Guennec, le chercheur Louis Autin (Sorbonne Université, Institut Universitaire de France) et la chercheuse Éloïse Letellier-Taillefer (Sorbonne Université), a permis de relire près de 300 graffitis, dont 79 inédits, sur les murs de la cité antique de Pompéi, en Italie, grâce aux technologies numériques.
Cette découverte a été publiée récemment dans l’E-Journal degli Scavi di Pompei. Une plateforme en ligne, disponible prochainement, permettra d’explorer ces graffitis (textes et images) et de livrer les premiers résultats du projet.
Déclarations d’amour, insultes, croquis de combats de gladiateurs, portraits, dessins d’animaux ou de bateaux gravés il y a deux millénaires constituent autant de fragments de vies ordinaires, qui révèlent un espace de sociabilité et de communication intenses. Si plusieurs de ces inscriptions ont aujourd’hui disparu, le mur du couloir reliant les deux édifices théâtraux de Pompéi – appelé le «couloir des théâtres» –, en conserve encore plusieurs centaines, certaines difficilement lisibles.
«Il s’agit d’un projet collectif pluridisciplinaire, souligne Marie-Adeline Le Guennec. Une bonne partie des graffitis sur lesquels nous travaillons n’avaient jamais fait l’objet de recherches. Les inscriptions fournissent des connaissances très riches, notamment sur l’identité des personnes – les spectateurs des deux théâtres et les passants – qui ont laissé des textes et des images sur les murs du couloir, sur la communication au quotidien à Pompéi et sur la littératie de ses habitants, soit leurs capacités d’écrire et de dessiner.»
Les diplômés Khalil Khoujet El Khil (maîtrise en histoire et humanités numériques) et Éloïse Rousseau (maîtrise en histoire) ainsi que le professeur du Département d’histoire Benjamin Deruelle ont collaboré aux travaux, notamment pour la dimension numérique du projet.
Ville prospère de l’Antiquité romaine, Pompéi a été ensevelie par la grande éruption du Vésuve en l’an 79 après J.-C. Après avoir sombré dans l’oubli, elle est redécouverte au 16e siècle alors que des premières fouilles sont entreprises, permettant de déterrer plus de 45 hectares. Présentant aujourd’hui un état de conservation exceptionnel, Pompéi disposait, entre autres, de temples, d’une basilique, d’un forum et de thermes, mais aussi d’un grand et d’un petit théâtre.
Enjeu scientifique et patrimonial
L’enjeu du projet est à la fois scientifique et patrimonial. D’un côté, il s’agit de mieux comprendre les formes de sociabilité, de culture populaire et d’appropriation de l’espace public dans la Pompéi antique. De l’autre, le projet vise à préserver et à valoriser ces témoignages fragiles, menacés par le temps et les conditions de conservation en plein air.
Pour y parvenir, l’équipe de recherche a adopté une approche novatrice, combinant épigraphie, archéologie, philologie et humanités numériques. Plusieurs semaines ont d’abord été consacrées au repérage et à l’identification de chaque inscription sur les deux murs du couloir, suivis d’un travail de description, de traduction et de relevé. Afin de retrouver le caractère interactif de ces écrits et dessins, les échos entre inscriptions ont également été systématiquement recherchés.
Dans un second temps, une couverture par photogrammétrie a été réalisée, doublée de l’emploi, innovant à cette échelle, de la RTI (Reflectance Transformation Imaging). Cette technique consiste en une modélisation numérique d’un objet éclairé successivement par des lumières rasantes, qui contribuent à révéler des tracés presque invisibles à l’œil nu. Ces deux méthodes ont été rendues possibles grâce au partenariat établi avec Éloi Gattet, fondateur de Mercurio Imaging. Elles renouvellent l’analyse des textes et des images, tout en assurant leur conservation numérique sur une plateforme qui permettra, à terme, la lecture, le relevé et l’annotation de toutes ces inscriptions.
Les résultats mettent en lumière un lieu de passage investi par les habitants de Pompéi et autres visiteurs qui en parcouraient les rues il y a 2 000 ans. Cet espace d’échanges, d’expression des émotions et de prises de parole diverses n’est pas sans similitude avec certains murs de nos villes et de nos bâtiments publics, voire nos réseaux sociaux. Les graffiti forment ainsi une documentation essentielle pour comprendre comment l’espace urbain état investi, et plus largement pour analyser la culture des habitants ordinaires d’une cité italienne.
Le projet «Bruits de couloir» ouvre de nouvelles perspectives pour la recherche sur l’Antiquité romaine. La plateforme numérique associée permettra aussi bien aux chercheuses et chercheurs qu’au grand public de découvrir les premiers résultats du projet. En parallèle, le Parc archéologique de Pompéi prépare un dispositif de protection du couloir, afin d’en garantir la préservation et de permettre une future expérience de visite enrichie par les technologies issues des recherches.
Conférence à l’UQAM
Le 12 février prochain, Marie-Adeline Le Guennec présentera une conférence sur le projet, intitulée «Bruits de couloir: les habitants de la Pompéi antique à la lumière de leurs graffitis». L’événement aura lieu à la salle Pierre Bourgault (J-1450), de 19 h à 21 h, dans le cadre du cycle de conférences «Savoirs décryptés» organisé par la Faculté des sciences humaines.
Pour en savoir davantage sur les débuts du projet, qui a comporté une première étude sur le terrain en 2022, on peut lire l’article publié dans le Bulletin archéologique des Écoles françaises à l’étranger et celui paru dans Actualités UQAM.
«Bruits de couloir» a bénéficié du soutien de plusieurs institutions partenaires: Sorbonne Université, l’UQAM, Mercurio Imaging, le Fonds de recherche du Québec, l’École française de Rome – Centre Jean Bérard et le Parc archéologique de Pompéi.