Pour la dernière séance du trimestre, les étudiantes et les étudiants du cours Comment devenir un dictateur: histoire des régimes totalitaires aux XXe et XXIe siècles nous emmènent en Guinée équatoriale, au Salvador, au Turkménistan, en Chine et aux États-Unis. Pendant trois heures, chaque équipe dévoile les ficelles derrière l’accession et le maintien au pouvoir d’hommes politiques aux tendances autoritaires.
«N’importe quel régime, y compris une démocratie, peut glisser de manière presque imperceptible vers un régime autoritaire, puis une dictature», observe Olga Alexeeva. La professeure du Département d’histoire, qui a conçu ce nouveau cours intégré dans le cursus lors de la refonte du baccalauréat en histoire, parle en connaissance de cause. «Je suis née en Union soviétique et je suis une spécialiste de la Chine, de la Corée et du Japon. Les signes avant-coureurs des dérives autoritaires, ils me sautent aux yeux.»
Durant le trimestre, la professeure a tenté d’amener ses étudiantes et étudiants à développer une sorte de contre-manuel de la dictature afin de les sensibiliser au phénomène.
«On assiste à un retour des régimes autoritaires sur la planète. Chaque semaine, je pouvais utiliser des exemples tirés de l’actualité.»
Olga Alexeeva
Professeure au Département d’histoire
Son objectif, précise-t-elle, n’était pas de faire la biographie d’un dictateur différent à chaque cours – «Tout le monde peut aller lire Wikipédia», souligne-t-elle en riant – mais plutôt d’aborder les différents cas de figure. «Nous avons analysé la manière dont un dictateur parvient au pouvoir, par exemple par un coup d’État ou une révolution, le rôle que joue le dictateur et les élites du pays dans le maintien d’un tel régime, le contrôle de la population, notamment par la censure et la propagande, et les moyens de répression.»
Plusieurs exemples du cours provenaient de l’Allemagne nazie, de l’Italie de Mussolini, de l’Union soviétique de Staline, de la Chine maoïste, des régimes dictatoriaux de l’Afrique, de l’Irak de Saddam Hussein et de la Libye de Kadhafi. «J’ai aussi attiré l’attention des étudiantes et étudiants sur les régimes de Xi Jinping, Vladimir Poutine, Nicolás Maduro, Ali Khamenei et Viktor Orbán», observe Olga Alexeeva. À la fin du trimestre, il ne reste que deux dictateurs dans cette liste, mais dans le cas du Venezuela et de l’Iran, on ne peut pas encore parler d’un changement de régime.
Les 15 équipes du cours d’Olga Alexeeva étaient réparties en trois locaux différents pour les présentations de fin de trimestre, sous forme d’ateliers durant lesquels les étudiantes et les étudiants devaient revisiter les thèmes abordés en classe et les appliquer à un cas concret. Actualités UQAM a assisté à l’atelier animé avec brio par la candidate à la maîtrise Audrey St-Arnault (B.A. histoire; B.Éd. enseignement secondaire/sciences humaines et univers social).
Le pétrole de la Guinée équatoriale
Une première équipe, qui avait choisi la Guinée équatoriale, nous a fait découvrir cette ancienne colonie espagnole. Le pays a obtenu son indépendance en 1968 sous la dictature de Francisco Macías Nguema, élu président à vie en 1972. Son régime répressif et violent a été renversé par un coup d’État en 1979, orchestré par son neveu Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Ce dernier avait promis au peuple une rupture avec l’ancien régime, mais il a plutôt choisi la continuité…
Pays producteur et exportateur de pétrole depuis 1996, la Guinée équatoriale a érigé la corruption en système. Seulement huit pays sur la planète seraient plus corrompus, indiquent les étudiantes et étudiants qui ont fouillé le sujet, en soulignant que 80 % des revenus pétroliers sont détournés dans les poches des hommes au pouvoir, qui ne se gênent pas non plus pour détourner l’aide internationale. «Lors d’une épidémie de variole, à la fin des années 1980, le ministre des Finances du pays a vendu les vaccins au Gabon et il a empoché les profits», raconte un membre de l’équipe.
La répression y est systématique: arrestations arbitraires, tortures, disparitions, emprisonnements. La radio, la télévision et la presse écrite sont aux mains de l’État, qui y diffuse sa propagande. Le journalisme indépendant, comme toute critique du régime, est interdit.
La figure du président est élevée au rang d’icône: statues, photos, vêtements à son effigie se retrouvent partout. Il se fait désigner El Jefe (le chef) ou le Libérateur, en référence au fait qu’il a positionné le pays contre l’Union soviétique lors de sa prise de pouvoir en 1979.
Une transition démocratique est improbable en Guinée équatoriale, analyse l’équipe, car le pays compte sur le soutien des États-Unis, de l’Espagne et de la France.
Les mégaprisons du Salvador
Connaissez-vous le dictateur le plus cool du monde? C’est de cette façon que les étudiantes et étudiants de l’équipe suivante lancent leur présentation de Nayib Bukele, qui s’est autoproclamé ainsi après son accession au pouvoir en 2019. «Réélu» avec une grande majorité en 2024, celui-ci a fait du Salvador l’un des pays les plus sûrs d’Amérique latine en faisant la guerre aux gangs criminalisés. «Depuis 2022, il gouverne sous une loi instituant un état d’urgence qui suspend les droits fondamentaux et permet d’effectuer des arrestations sans mandat», indique l’une des étudiantes de l’équipe. Il y aurait eu près de 100 000 arrestations depuis sa prise de pouvoir.
Le président s’est arrogé la plupart des pouvoirs dans le pays, il a remplacé des juges à la Cour suprême, il a destitué le procureur général. Certaines institutions demeurent en place, mais les décisions du président sont sans réelle opposition. Contrôle des médias, répression des voix dissidentes, attaques contre les journalistes indépendants, la recette est connue.
Avec son image jeune, décontractée et rebelle, Nayib Bukele joue de plus en plus la carte du justicier, intégrant à son discours un rôle protecteur. Sur X, il s’appelle Philosopher King. Il se présente comme celui qui peut sauver l’Amérique latine de la criminalité avec la «méthode Bukele».
Les terribles images des mégaprisons du Salvador ont fait le tour du monde pour les traitements inhumains – torture, exécutions sommaires, disparitions forcées – qui y sont légion. En 2025, le président Bukele a proposé d’accueillir des prisonniers américains pour aider à décongestionner le système carcéral des États-Unis.
Un pays coupé du monde
Jeune pays créé en 1991 lors du démantèlement de l’Union soviétique, le Turkménistan n’a jamais connu la démocratie. Il s’agit de l’un des pays les plus fermés et isolés du monde. Il a été dirigé par Saparmyrat Nyýazow jusqu’en 2006, ce dernier ayant érigé un véritable culte de la personnalité autour de sa personne, immense statue en or à l’appui. «À l’école, l’étude du livre de Nyýazow était obligatoire et cet ouvrage avait la même importance que la Bible ou le Coran», explique un des membres de la troisième équipe à effectuer sa présentation.
Après sa mort, Nyýazow a été remplacé par Gurbanguly Berdimuhamedow (qui a fait arrêter le successeur désigné), «élu» président en 2007, puis par son fils, Serdar Berdimuhamedow, qui partage le pouvoir avec son père depuis 2022. En 1991, Nyýazow avait annoncé à son peuple: «Nous allons vers la démocratie, mais c’est un long processus…» Son successeur a indiqué qu’il souhaitait continuer dans la même voie!
Toute critique du régime turkmène est découragée par une répression musclée: arrestations arbitraires et disparitions sont monnaie courante. Le gouvernement tient la population en otage en contrôlant l’information et l’accès à Internet. Les communications des citoyennes et citoyens sont surveillées et on ne peut pas sortir librement du pays.
Important producteur de gaz naturel, le Turkménistan se définit comme une démocratie multipartite. «Le président choisit les partis d’opposition qui peuvent prendre part aux élections… il les surnomme d’ailleurs les sept petits moutons!», indique un des membres de l’équipe.
Un empire économique tout-puissant
La quatrième équipe à présenter son étude de cas avait choisi le président chinois Xi Jinping, en poste depuis 2012. «Xi Jinping s’est déclaré président à vie en 2018, souligne une des membres de l’équipe. Sous sa gouverne, l’éducation, les soins de santé et l’économie se sont améliorés, ce qui fait parfois oublier la nature du régime.»
La pensée de Xi Jinping est enseignée dans les écoles chinoises. «De plus en plus, le président chinois réhabilite Mao et a tendance à s’élever au même rang que lui», observe une collègue.
La propagande, l’interdiction d’une presse libre et l’omniprésence des caméras de surveillance dans les grands centres urbains, tout comme l’existence d’un système de crédit social (où l’on obtient des points par ses actions positives), font régner un climat de délation et de suspicion parmi la population. La répression prend la forme de camps de travail où sont emprisonnées les personnes qui ont osé s’opposer au régime. Xi Jinping n’hésite pas à faire des purges «anti-corruption» pour évincer ses ennemis politiques. C’est ce qu’il a fait, en janvier dernier, en écartant le général Zhang Youxia, conservant ainsi seul le contrôle de l’armée chinoise.
L’un des projets chers à Xi Jinping, ce sont les nouvelles routes de la soie, c’est-à-dire un réseau d’infrastructures, dans plusieurs pays, reliant le monde à la Chine, métaphoriquement parlant. En échange, ces pays obtiennent de nouvelles infrastructures modernes et la Chine peut bénéficier de leur soutien implicite sur la scène internationale, en plus de se positionner comme un partenaire économique alternatif aux États-Unis (ce qui apporte des contrats aux entreprises chinoises). Si les pays impliqués ne peuvent pas rembourser les prêts qui leur sont consentis par le régime chinois, ce dernier peut effectuer la saisie de territoires stratégiques.
À la question «Qui peut stopper Xi?», les étudiantes et étudiants de l’équipe n’ont qu’une seule réponse: la mort. Contrairement aux dictateurs chinois précédents, Xi Jinping ne semble pas avoir désigné de successeur…
Une démocratie qui s’effrite
La dernière équipe avait choisi l’éléphant dans la pièce: Donald Trump. «À coup sûr, on assiste à un dirigeant qui nourrit le culte de sa personnalité avec son obsession des rallyes, son nom de famille associé à ses hôtels, ses terrains de golf, sans oublier toutes les casquettes, chandails et autres marchandises aux couleurs du mouvement MAGA identifié à son pouvoir, souligne un étudiant. Le discours du président américain verse souvent (toujours?) dans l’hyperbole, lui qui dit s’entourer à tout coup des meilleures personnes et qui dit récolter succès après succès dans tous les dossiers dans lesquels il s’implique.»
L’écran de fumée que dresse le président américain ne peut faire oublier que depuis le début de son second mandat, son équipe semble faire tout en son possible pour diviser le pays, propager la haine et restreindre certaines libertés, notamment sur les plans juridique, civil, scientifique et académique, notent les membres de l’équipe. «On a créé un ennemi commun: l’immigrant, et on s’en sert pour détourner l’attention des autres dossiers dans lesquels le gouvernement s’embourbe, comme l’imposition de tarifs ou les tensions avec la Chine et l’Union européenne», observe une étudiante.
Les régimes autoritaires ont tendance à se couper du monde et à se replier sur eux-mêmes, rappellent les étudiantes et étudiants en évoquant la politique protectionniste de Trump et sa lubie des tarifs douaniers.
En censurant certaines œuvres et, surtout, certains mots et concepts (notamment en lien avec l’EDI et le climat), le président américain s’inscrit dans une lignée de dirigeants souhaitant imposer leur version de l’histoire. «Remodeler le vocabulaire de l’administration fédérale lui permet de refléter ses priorités et cela a entraîné des restrictions importantes dans le financement de certaines recherches, certaines ayant vu leur budget entièrement amputé», rappelle une étudiante.
Trump est confronté au dilemme du dictateur: pour s’entourer de personnes loyales, il doit souvent choisir des personnes incompétentes.
Lors de son premier mandat, toutes les personnes compétentes qui l’entouraient ont démissionné ou se sont fait renvoyer par le président, qui s’adjoint désormais des bénis oui-oui. «Toutes ces nominations ne sont pas des anomalies, mais bien une stratégie nourrissant le culte de la personnalité», souligne un des membres de l’équipe.
Les médias américains, qui bénéficient toujours d’une (fragile?) indépendance, notent que les membres de ce gouvernement utilisent les leviers de l’État pour s’enrichir, entretenant une confusion entre les intérêts nationaux et leurs intérêts privés.
Il reste à voir si l’assaut du Capitole, en 2021, demeurera une anomalie dans l’histoire américaine. Donald Trump osera-t-il se maintenir au pouvoir par la force en 2028? Et qu’en sera-t-il des élections de mi-mandat en novembre prochain? S’il y a une chose que les étudiantes et étudiants d’Olga Alexeeva ont appris ce trimestre, c’est que dans l’histoire des régimes autoritaires et des dictatures, tout est possible et la démocratie est toujours à défendre.
