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Un documentaire émouvant sur les traces du Wicker Man

Le professeur Dominic Hardy et son frère Justin font la paix avec leur défunt père, réalisateur du film culte.

Par Pierre-Etienne Caza

24 avril 2026 à 14 h 59

Mis à jour le 27 avril 2026 à 16 h 31

Londres, 1973. Le film The Wicker Man, du réalisateur Robin Hardy, connaît un cuisant échec commercial. En faillite, ce dernier abandonne sa famille et se réfugie aux États-Unis. Quelques années plus tard, le film devient une œuvre culte auprès des amateurs de films d’horreur. En 2022, lorsqu’ils découvrent les archives du tournage conservées par leur père, décédé en 2016, deux de ses fils, demi-frères qu’un océan sépare, entreprennent de remonter le fil de l’histoire du film qui, par la force des choses, fait partie de leur histoire familiale.

«Depuis notre enfance et notre adolescence, nous vivons l’impact de la notoriété croissante du film de notre père dans la culture générale», raconte le professeur du Département d’histoire de l’art Dominic Hardy, qui assistera, le 1er mai prochain à la Cinémathèque québécoise, à la première canadienne du documentaire The Children of The Wicker Man, qu’il a réalisé avec son demi-frère, Justin Hardy, et le producteur Chris Nunn.

La quête menée par Dominic et Justin Hardy est bouleversante à l’écran, puisque ni l’un ni l’autre n’a vraiment connu ce père absent, qui a eu sept enfants avec cinq femmes différentes sur deux continents.

«Au fil de nos recherches dans ses archives, nous avons fait une espèce de pèlerinage sur les lieux marquants du tournage du film.»

Dominic Hardy

Professeur au Département d’histoire de l’art

Présent dans le documentaire, Dominic Hardy tente avec son frère de donner un sens à leurs découvertes à l’aide de leurs souvenirs respectifs. Cela donne lieu à des moments touchants, notamment lorsqu’ils prennent connaissance pour la première fois de lettres scellées mais jamais envoyées, adressées par leur père à chacun de ses enfants et à la femme qu’il a abandonnée (la mère de Justin) dans la foulée de l’échec de son film.

Aussitôt lancé, aussitôt oublié

The Wicker Man relate l’histoire d’un policier écossais, très religieux, appelé sur une île au large de l’archipel des Hébrides pour faire enquête sur la disparition d’une fillette. «L’action se déroule fin avril 1973, sur trois jours pendant lesquels le policier découvre que la société païenne de l’île prépare un sacrifice humain, explique Dominic Hardy. Au moment de sauver la fillette qui est menée au site du sacrifice, nous découvrons, avec le policier, que c’est plutôt lui l’heureux élu: il sera mis à mort dans le ventre de l’énorme homme d’osier – The Wicker Man – qui, incendié, portera son offrande vers les dieux.»

Le tournage du film de leur père n’a pas été de tout repos, révèle le documentaire des demi-frères Hardy. On y apprend que la compagnie finançant le long métrage, la British Lion, était en voie d’être rachetée par d’autres propriétaires, ce qui a entraîné une pression supplémentaire pour terminer le tournage plus rapidement que prévu. Bien que décrit comme un homme affable, Robin Hardy semblait parfois dépassé par l’ampleur de la tâche (c’était son premier long métrage à titre de réalisateur, lui qui avait surtout travaillé en publicité) et peu réceptif aux idées des gens de métier qui l’entouraient.

Étranglé par de nombreuses dettes, le cinéaste comptait sur le succès de son film pour rembourser ses créanciers, dont sa femme Carolyn, ont appris Dominic et Justin en parcourant les archives de leur père. «L’échec du film, qui n’a bénéficié d’aucun visionnement de presse, a été le point de bascule ayant fait éclater la famille, note Dominic Hardy. Justin avait 11 ans et sa sœur 8 ans lorsque mon père les a quittés.»

Un film culte

La renaissance du film a commencé dans le sud des États-Unis autour de 1977, raconte le professeur. «Une compagnie de la Nouvelle-Orléans avait racheté les droits et l’a présenté dans quelques églises, étant donné que le film abordait la question des croyances religieuses. Il a reçu un bon accueil de la part des spectateurs et des critiques.»

La compagnie de distribution a été rachetée à son tour et les nouveaux propriétaires des bandes, Ronald Weinberg et Micheline Charest (qui allaient fonder CINAR quelques années plus tard, mais c’est une tout autre histoire…) ont décidé de distribuer le film sur la côte Ouest. «Le film constitue une espèce de contre-lecture des normes sociales de l’époque et, à certains égards, adopte une forme de posture queer avant son temps, analyse Dominic Hardy. C’était donc tout à fait indiqué de le projeter à San Francisco.»

Programmé au début de décembre 1978 au célèbre Castro Theatre, lieu emblématique de la culture LGBTQ+, la projection de The Wicker Man a dû être annulée en raison de l’assassinat du maire de la ville, George Moscone, et du conseiller Harvey Milk, militant pour les droits des personnes homosexuelles. «Le film a été reprogrammé au cinéma Impérial au début de l’année 1979 et c’est à ce moment qu’il a décollé, relate Dominic Hardy. Il a été présenté pendant 12 semaines à guichet fermé!»

Une «tournée» dans les circuits alternatifs et underground en remontant la côte Ouest américaine, à Portland et Seattle, puis sur la côte Est, notamment à New York, à Boston et à Washington, jumelée avec sa sortie en format VHS, a consolidé le statut du long métrage de Robin Hardy.

«De désastre commercial, The Wicker Man est devenu un film culte bien connu des amateurs de films d’horreur.»

Pourtant, Dominic Hardy estime que le film de son père ne renferme qu’environ 5 % d’horreur et 95 % de mystère.

Durant les années 1980, poursuit-il, la télévision britannique désignait The Wicker Man comme un film culte et une chaîne le programmait chaque année la veille du jour de l’An. Malheureusement, Robin Hardy n’a jamais pu toucher des redevances en raison des clauses de son contrat initial.

La genèse du documentaire

Le projet de Dominic et Justin Hardy n’aurait sans doute jamais vu le jour si l’occupante de l’ancienne maison de la mère de Justin n’avait pas trouvé dans le grenier six sacs d’archives ayant appartenues à Robin Hardy. «Justin lui a dit de tout brûler… avant de se raviser quelques minutes plus tard. Mon demi-frère, qui a été formé comme historien à Oxford et qui est réalisateur télé, en plus d’être maître de conférences en études cinématographiques à l’University College London, a comme moi un amour profond des archives. Il m’a demandé de venir l’aider à trier tous ces documents qui datent de la période 1970-1974.»

Anthony Shaffer et Robin Hardy. Illustration: Dominic Hardy.

En recoupant leurs souvenirs d’enfance avec les traces documentaires laissées par leur père, dont de nombreuses lettres et correspondances avec des membres de la production du film, ainsi qu’en réalisant des entrevues avec des personnes ayant participé au tournage, les deux demi-frères ont pu reconstruire l’histoire de la création de The Wicker Man, tout en faisant quelques découvertes étonnantes. «J’avais souvenir que mon père avait réuni tous ses enfants dans une maison de vacances sur une île en plein milieu de la Tamise, raconte Dominic Hardy. Mon demi-frère aîné Jérémy et moi-même lui avions apporté une bouteille de whisky et deux verres, là où il était installé avec son ami et scénariste Anthony Shaffer. C’est probablement lors de cette rencontre que le projet de The Wicker Man a été lancé.»

Cette scène est décrite – et dessinée – dans le documentaire par Dominic Hardy, spécialiste, entre autres, de la caricature. «J’ai illustré par le dessin des scènes pour lesquelles nous n’avions pas de photos ou d’images de l’époque», précise-t-il.

Film thérapie

Tout au long du documentaire, dans lequel des scènes du film original sont juxtaposées avec les images actuelles des lieux de tournage, Dominic et Justin Hardy échangent au sujet de leur père en marchant littéralement dans ses traces. Cela donne lieu à des moments émouvants, notamment sur les lieux du tournage en Écosse où avait été érigé l’immense Wicker Man, dont il ne reste pour vestiges que des bouts de bois dépassant du sol.

«Nous pensions faire un documentaire sur notre père et le tournage de son film, mais notre jeune monteuse, Ella Wright, nous a fait remarquer qu’il s’agit en réalité d’un film-thérapie sur deux demi-frères qui cherchent le père qu’ils ont si mal connu. Et elle avait raison.»

Un accueil chaleureux dans les festivals

Au cours de la dernière année, The Children of The Wicker Man a été chaleureusement accueilli dans une vingtaine de festivals de films d’horreur à l’international. «Sa parenté avec le film culte de notre père nous a donné accès à tous ces festivals et nous y avons rencontré des spectateurs et spectatrices extraordinairement réceptifs à notre aventure, se réjouit Dominic Hardy. Chaque fois, le film est reçu avec gratitude. En montrant les dessous familiaux et l’effort de réparation, il a une résonance particulière pour plusieurs personnes. Notre film montre aussi que derrière le mythe masculiniste persistant de l’homme créateur, il y a une famille dévastée.»

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Un livre sous forme d’essai biographique

Le travail effectué par Dominic Hardy, Justin Hardy et Chris Nunn (professeur et directeur de programme en études cinématographiques à l’Université de Birmingham), qui s’est inscrit par sa démarche de coconstruction dans leurs programmes de recherche universitaire respectifs, a également mené à la rédaction à quatre mains d’un essai biographique portant également le titre de The Children of The Wicker Man (The History Press), publié à l’automne 2025 en Angleterre.

Le lancement officiel de l’ouvrage en Amérique du Nord aura lieu lors de l’événement à la Cinémathèque québécoise, le 1er mai, en présence de Dominic Hardy, Justin Hardy et Chris Nunn. «À 18 h, nous présenterons notre documentaire et une période de questions suivra. Puis, à 21 h, la Cinémathèque projettera The Wicker Man pour conclure ce qu’elle annonce comme le Vendredi Païen, souligne Dominic Hardy. En effet, la scène finale du film de notre père se déroule lors du May Day, célébré le 1er mai, qui fait revivre les anciennes traditions celtiques en Grande-Bretagne.» Une version Blu-Ray du film original devrait sortir à la fin du mois de juin.