La professeure associée à l’Institut d’études et de recherches féministes (IREF) Marianne-Sarah Saulnier a passé plus de trois ans au Rajasthan, dans le nord de l’Inde, pour ses études doctorales en anthropologie. C’est là qu’elle a découvert les femmes cobra. En réaction à l’interdiction des charmeurs de serpents, ces femmes ont inventé une danse, la danse cobra, qui est devenue au cours des dernières décennies le principal gagne-pain de leurs familles, bouleversant au passage toutes les normes de genre de leur communauté.
L’Inde a officiellement interdit la pratique des charmeurs de serpents en 1972, dans le cadre du Wild Life Protection Act. «La loi visait à protéger les serpents de la maltraitance», explique Marianne-Sarah Saulnier. En effet, les cobras sont des animaux dangereux – «Si un cobra vous mord, vous avez 20 minutes pour obtenir un antivenin, sinon vous mourez dans des souffrances épouvantables», précise l’anthropologue – et la première chose à faire quand on en capture un à des fins de spectacle, c’est de lui briser les crocs et de percer ses glandes de venin. Ne serait-ce qu’à cause de cette intervention, de nombreux cobras meurent d’infection. Enfermés dans de petits paniers d’osier, ils sont peu nourris et meurent quand, devenus trop faibles, on les relâche dans la nature.
«En théorie, depuis l’interdiction, les charmeurs de serpents sont sujets à de lourdes amendes et peuvent même aller en prison, indique la chercheuse. En réalité, si vous allez en Inde, vous en verrez encore. Mais la pratique est de plus en plus obsolète.»
Les charmeurs de serpents appartiennent à la caste des Kalbeliyas. «C’est une caste de charmeurs de cobras et ils en ont tous à la maison, dit Marianne-Sarah Saulnier. Cela fait partie de leur identité.»
Les Kalbeliyas ne sont pas considérés comme une caste de musiciens. Le seul instrument dont ils jouent est le pungi, utilisé pour «charmer» le cobra. La musique du pungi n’a, en soi, rien d’extraordinaire et l’animal, qui est sourd, n’entend pas les sons de l’instrument. Mais quand on souffle dans le pungi, qui ressemble un peu à un hautbois fabriqué à partir d’une courge, il produit beaucoup de vibrations. Le cobra, qui réagit aux vibrations, se lève et se met en mode d’attaque.
Si les Kalbeliyas ne sont pas reconnus comme des musiciens, ils sont entourés, au Rajasthan, de nombreuses castes de musiciens itinérants, surtout musulmans. C’est grâce à une alliance avec ces groupes de très bons musiciens qu’est apparue la danse cobra. «Après l’interdiction de la pratique des charmeurs de serpents, les Kalbeliyas ont dû trouver une autre activité économique», souligne la chercheuse. Les femmes kalbeliyas ont donc inventé une danse qui imite les mouvements du serpent et qu’elles performent accompagnées par ces musiciens itinérants.
Souvent vêtues de noir, la couleur du cobra, et couvertes de bijoux rappelant les écailles du reptile, les femmes se produisent en spectacle pour les touristes ou les habitants locaux, au son des musiciens itinérants. Une alliance improbable, mais qui fonctionne. En quelques décennies, la danse cobra est devenue extrêmement populaire, au point d’être inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO.
«Les musiciens musulmans n’accepteraient jamais de laisser danser les femmes de leurs familles, mais comme les Kalbeliyas appartiennent à une autre communauté, cela est toléré», note Marianne-Sarah Saulnier.
Une pratique toujours taboue
En fait, la pratique demeure taboue même au sein des Kalbeliyas, signale-t-elle. «Ce ne sont pas toutes les familles qui acceptent que les femmes dansent, mais pour celles qui le font, c’est très payant. Une femme qui danse peut gagner 500 roupies par jour, soit l’équivalent de 10 dollars, alors qu’un homme qui mendie ne touche pas plus de 100 roupies par jour.»
Cela a pour effet de transformer les dynamiques familiales. Les Kalbeliyas forment, en effet, une société très patriarcale où l’on suit les règles de la purdah, une coutume répandue au Moyen Orient et en Asie du Sud préconisant la ségrégation stricte des espaces de vie entre les hommes et les femmes ainsi que le voilage intégral du visage des femmes dans l’espace public. Ainsi, l’immense majorité des femmes observant la purdah n’ont pas d’emploi à l’extérieur de la maison. «Les femmes cobra pratiquent la purdah le jour, mais pas le soir, ce qui est complètement contradictoire», décrit la chercheuse.
En contradiction avec les règles s’appliquant à elles le jour, dont la modestie, «les femmes qui dansent peuvent se dévoiler complètement et leurs mouvements sont même assez sexy», note l’anthropologue. En grande partie basée sur l’improvisation, la danse cobra évolue au rythme des innovations apportées par les danseuses. Ainsi, si l’une d’elles voit dans un film de Bollywood un mouvement qu’elle trouve particulièrement intéressant, elle l’intégrera à sa chorégraphie.
Le fait de gagner un revenu représente pour plusieurs une occasion d’émancipation. Elle se produisent dans les festivals courus par les touristes, dont plusieurs viennent apprendre la danse cobra. Certaines danseuses commencent à gérer leur propre argent.
Un nouvel espace de liberté
L’interdiction des charmeurs de serpents a donc ouvert, pour les femmes kalbeliyas, un nouvel espace de liberté. Pour les hommes, toutefois, cette interdiction s’est révélée catastrophique. Car il est très difficile pour un homme de gagner sa vie en pratiquant une autre activité que celle prévue pour sa caste, affirme la chercheuse. «C’est moins vrai pour ceux qui vont en ville, mais dans les campagnes, la majorité des hommes kalbeliyas ne travaillent pas. Les garçons abandonnent l’école. Il y a aussi beaucoup d’alcoolisme.»
De leur côté, si elles transgressent les normes qui s’appliquent normalement à leur caste, les danseuses restent soumises à la double tâche. «Même si elles sont souvent responsables de familles entières grâce à l’argent qu’elles rapportent, les danseuses doivent s’acquitter de toutes les tâches domestiques», note l’anthropologue. Libres de danser le soir, les femmes remettent leur voile le jour et se soumettent aux règles de la communauté.
Marianne-Sarah Saulnier a publié un livre tiré de sa thèse, Les femmes cobra. La danse comme espace de transgression des normes de genre (PUM), récompensé par le Prix du Canada 2026 remis par le Conseil scientifique de la subvention du livre savant grâce au soutien du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH).
Chercheuse à l’Observatoire québécois des inégalités, ses recherches portent actuellement sur les liens entre changements climatiques et inégalités sociales, particulièrement sur les effets des changements climatiques sur les personnes itinérantes.