Selon les principales agences météorologiques du monde, la température moyenne des deux dernières années a dépassé le seuil critique de 1,5 °C fixé en 2015 par l’Accord de Paris sur les changements climatiques. Autre constat, l’année 2024 à Montréal a été 3,9 °C plus chaude que la moyenne historique de la métropole, un réchauffement 2,6 fois supérieur à celui de la planète dans son ensemble, selon les données d’Environnement Canada.
Dans un tel contexte, il importe d’évaluer les implications économiques des vagues de chaleur et des chaleurs extrêmes sur la santé de la population québécoise et sur le réseau de la santé et des services sociaux. C’est l’objectif central du projet de recherche «Modélisation économique des impacts des changements climatiques sur la santé», dirigé par la professeure du Département de psychologie Janie Houle. Pour mener cette recherche d’une durée de trois ans, la professeure a reçu 300 000 dollars du Fonds de recherche du Québec (FRQ), dans le cadre du programme Action concertée portant sur les impacts des changements climatiques.
«Des études ont déjà été réalisées au Québec sur les conséquences économiques associées aux changements climatiques, mais très peu de recherches ont chiffré ces coûts pour les individus et le système de santé, notamment pour les groupes de personnes vulnérables», observe Janie Houle, qui est titulaire de la Chaire de recherche sur la réduction des inégalités sociales de santé. Ce projet de recherche vient répondre au besoin de connaissances du gouvernement du Québec sur ces enjeux, ajoute la professeure.
Les aléas des changements climatiques – feux de forêt, inondations, verglas – étant nombreux, Janie Houle et son équipe de recherche ont dû circonscrire l’objet de leur recherche, considérant le budget disponible et le temps alloué. «Nous avons ciblé les vagues de chaleur et les chaleurs extrêmes parce que les directions régionales de la santé publique du Québec jugent que ces aléas représentent un niveau de risque très élevé pour la santé physique et mentale, et parce qu’ils affectent toutes les régions, bien que de façon différenciée», explique la chercheuse. Les vagues de chaleur peuvent entraîner des problèmes cardiaques, respiratoires ou rénaux, mais aussi de l’anxiété et des dépressions.
L’équipe de recherche pourra croiser les données du Consortium de recherche Ouranos sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques concernant les épisodes de chaleur avec les données médico-administratives de la Régie de l’assurance maladie du Québec et du ministère de la Santé et des Services sociaux, portant sur les décès, les hospitalisations et les consultations dans le réseau de la santé. «Cela nous aidera à déterminer les coûts des impacts sur la santé des vagues de chaleur accablante», note Janie Houle.
Une approche basée sur la justice climatique
La recherche est basée sur ce que la professeure appelle une approche intersectionnelle de la justice climatique. Selon elle, on ne fait pas suffisamment le lien entre les changements climatiques et les inégalités sociales.
«Différentes études montrent que les changements climatiques, notamment les hausses de température, sont des accélérateurs et des amplificateurs des inégalités sociales de santé.»
Janie Houle,
Professeure au Département de psychologie
Les personnes issues de milieux socio-économiques défavorisés sont généralement plus exposées aux changements climatiques et donc davantage affectées. «Les quartiers défavorisés en milieu urbain comptent beaucoup plus d’îlots de chaleur et beaucoup moins d’îlots de fraîcheur que les autres secteurs, note la chercheuse. Les populations défavorisées sont aussi moins bien outillées pour s’adapter aux épisodes de chaleur. Elles vivent souvent dans des logements inadéquats et sont moins susceptibles d’avoir accès à la climatisation.» Pendant la canicule de l’été 2018, la majorité des personnes décédées à Montréal des conséquences de la chaleur extrême habitaient dans un îlot de chaleur.
L’approche intersectionnelle de la justice climatique cherche à prendre en compte les différentes dimensions identitaires (genre, race, classe sociale) des groupes plus vulnérables aux changements climatiques et à examiner comment ces variables interagissent entre elles. «Ainsi, des personnes racisées à faible revenu qui vivent dans des îlots de chaleur risquent d’être plus affectées que d’autres groupes d’individus», illustre Janie Houle.
Documenter l’expérience vécue
La recherche a pour premier objectif d’explorer qualitativement l’expérience des vagues de chaleur et des chaleurs extrêmes vécue par les personnes considérées vulnérables, notamment les personnes âgées, à faible revenu, racisées, autochtones, itinérantes, en situation de handicap et souffrant de maladies chroniques, physiques ou mentales.
«Des entretiens seront organisés avec une quarantaine de ces personnes, recrutées en milieu urbain et rural, indique la professeure. Des groupes de discussion réunissant des intervenantes et intervenants de première ligne dans le réseau de la santé et le mouvement communautaire seront aussi mis sur pied. Le but est de mieux comprendre les impacts des épisodes de chaleur intenses sur la santé et le bien-être des personnes vulnérables ainsi que les stratégies d’adaptation dont elles disposent.»
Un autre objectif consiste à estimer les coûts économiques des impacts des vagues de chaleur et des chaleurs extrêmes sur la santé physique et mentale de la population québécoise adulte. «Il s’agit des coûts générés par l’absentéisme au travail, les décès, les hospitalisations et le recours aux différents services de santé, précise Janie Houle. Nous examinerons également les coûts associés à l’augmentation de la lourdeur des cas, à l’accroissement de la charge de travail des professionnels du réseau de la santé et des services sociaux et aux stratégies d’adaptation pour maintenir des services de qualité. Des modèles mathématiques de prévision pourront être élaborés selon différents scénarios d’intensification des aléas climatiques dans un futur proche et plus lointain.»
Développer un programme d’adaptation à la chaleur
Le projet de recherche vise, enfin, à quantifier les coûts et bénéfices des mesures d’adaptation à la chaleur au sein du réseau de la santé et des services sociaux, incluant le secteur communautaire, et à dégager des pistes de réflexion afin de développer un programme d’adaptation à large échelle permettant d’atténuer les impacts financiers globaux des épisodes de chaleur.
«Il importe d’accélérer la mise en œuvre de mesures d’adaptation visant, par exemple, à réduire les îlots de chaleur.»
Parmi les stratégies envisagées, on pourrait intervenir sur le cadre bâti par le verdissement, encourager la déminéralisation des milieux urbains, renforcer les plans d’action d’urgence lors de canicules pour y inclure, notamment, des visites à domicile des personnes vulnérables et faciliter l’accès à des centres de rafraîchissement.
On peut aussi penser à des campagnes d’information destinées au grand public concernant les comportements à adopter durant les épisodes de chaleur extrême, poursuit la professeure, à la climatisation subventionnée pour tous dans certains endroits, comme les salles communautaires des HLM, à la création d’un poste de «gestionnaire de la chaleur» dans différentes régions et au renforcement des actions communautaires pour soutenir les personnes isolées.
«Les initiatives en matière d’adaptation ne manquent pas au Québec, mais elles sont souvent sporadiques. Il faut renforcer les mesures concertées à grande échelle.»
Janie Houle et son équipe pourront compter sur l’expertise d’un comité aviseur interdisciplinaire, et ce, à toutes les étapes de la recherche. Le comité sera composé de chercheuses et chercheurs universitaires, en économie notamment, ainsi que de personnes représentant l’INSPQ, les Directions régionales de la santé publique, l’Observatoire québécois des inégalités, l’Association pour la santé publique du Québec, le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec, des personnes provenant de milieux défavorisés et d’autres acteurs clés de la société civile.
«Dans le processus qui mène vers l’adaptation des services offerts aux populations, l’évaluation des coûts des aléas climatiques générant les niveaux de risque les plus élevés permettra de comprendre les conséquences de l’inaction et de justifier économiquement le développement de stratégies globales d’adaptation», soutient la professeure.
Plusieurs acteurs bénéficieront des retombées du projet de recherche: le Gouvernement du Québec et son système de santé et de services sociaux, les municipalités, le milieu communautaire, le grand public et le milieu de la recherche.