Les professeurs du Département d’éducation et formation spécialisées Marie-Pierre Fortier et Jean Bélanger codirigent un projet de recherche partenariale dont l’objectif est d’implanter une école primaire dans le faubourg Saint-Laurent, un secteur névralgique du centre-ville de Montréal où il n’y a pas d’établissement scolaire. Le faubourg Saint-Laurent, où se trouve l’UQAM, comprend à la fois le Quartier latin, le Quartier des spectacles, le Quartier chinois et le complexe de HLM des Habitations Jeanne-Mance.
Financé par le CRSH et soutenu par le Service aux collectivités (SAC) de l’UQAM, ce projet est porté par la Table de concertation du faubourg Saint-Laurent (TCFSL), organisme partenaire de l’équipe de recherche, et son comité-école formé de parents, de citoyennes et citoyens du quartier ainsi que de membres de groupes communautaires.
Le projet de créer une école primaire dans ce quartier est né en 2018, mais son développement a été ralenti avec l’arrivée de la pandémie de COVID-19. «Nous n’avons jamais abandonné ce projet, affirme Marie-Pierre Fortier. Les réflexions avec la TCFSL se sont poursuivies ces dernières années et nous avons travaillé à dresser un portrait le plus complet possible de la population du quartier grâce, notamment, à de nouvelles données issues du recensement de 2021 concernant les familles immigrantes, monoparentales et à faible revenu.»
Entre 2016 et 2021, la population dans le faubourg a connu une hausse de 22 %, passant de 16 000 à 20 000 résidentes et résidents. Et cette croissance s’est poursuivie. «Depuis deux ans environ, une vague de nouvelles familles à faible revenu, ayant des enfants d’âge scolaire, ont emménagé dans le complexe des Habitations Jeanne-Mance qui, avec ses 788 logements, représente le plus gros parc de HLM au Québec», note Marc-André Fortin (B.A. travail social, 2010), coordonnateur à la TCFSL. Autre caractéristique du quartier, près des deux tiers des familles ayant des enfants d’âge scolaire (0-17 ans) sont issues de l’immigration. Originaires de plus de 50 pays, elles présentent une diversité culturelle et linguistique importante.
Depuis 2018, le projet d’école a évolué, poursuit Marc-André Fortin. «Avec l’abolition des commissions et des élections scolaires en 2020, il a fallu repenser le travail de sensibilisation quant à la nécessité d’une école primaire au centre-ville», observe-t-il. Les démarches se sont poursuivies auprès de la Ville de Montréal afin qu’elle interpelle le ministère de l’Éducation. «La plupart des obstacles étant liés aux règlements en matière de construction d’écoles et à l’analyse des besoins des familles, le projet de recherche devrait permettre de développer un argumentaire solide à l’intention de la Ville et du ministère.»
Des besoins et défis particuliers
Actuellement, les enfants d’âge scolaire dans le faubourg doivent fréquenter les établissements d’enseignement situés en périphérie du quartier ou dans d’autres secteurs de la ville. Cela pose un enjeu de sécurité dans leurs déplacements et soulève des préoccupations quant au développement d’un sentiment d’appartenance à leur milieu de vie.
«Pour attirer et retenir des familles dans le faubourg, l’existence d’une école primaire constitue un facteur déterminant.»
Marie-Pierre Fortier,
Professeure au Département d’éducation et formation spécialisées
Mettre en place une école dans ce secteur entraîne des défis particuliers. Au centre-ville, différentes populations se côtoient, le bâti est dense et l’espace coûte cher. Le partage par différents types d’usagers d’un territoire restreint laisse peu de place à la construction d’écoles à l’architecture traditionnelle, avec de grands bâtiments et une cour extérieure attenante et protégée.
«L’implantation d’une école dans le centre-ville nécessite la mobilisation de nombreux acteurs réfléchissant ensemble à l’utilisation de l’espace pour répondre à des besoins non seulement éducatifs, mais aussi communautaires, affirme Marie-Pierre Fortier. L’école pourrait offrir, par exemple, des cours de francisation à la population immigrante du faubourg, de la formation en littératie numérique ou des activités culturelles et sportives.»
L’équipe de recherche s’est d’ailleurs dotée d’un comité aviseur formé de spécialistes afin de réfléchir au partage du territoire. «Le centre-ville, à Montréal ou ailleurs, est un lieu de vie et pas seulement un lieu de transition où l’on travaille et où l’on se divertit», remarque la professeure.
Une recherche à deux volets
Dans un premier volet, l’équipe de recherche explorera les caractéristiques que pourrait présenter une école au centre-ville grâce à une revue de littérature systématique. «Il existe des études portant sur des partenariats entre des écoles et des universités pour soutenir la formation à la fois des élèves et du personnel enseignant et scolaire, relève Marie-Pierre Fortier. Nous continuons aussi à documenter des modèles d’écoles communautaires urbaines engagées dans des partenariats avec des organismes communautaires de quartier en vue de partager des espaces et des activités pédagogiques.»
Le deuxième volet de la recherche consiste à identifier les meilleures pratiques de mobilisation des acteurs pouvant contribuer à penser le projet d’école. Le comité-école mis sur pied par la TCFSL, composé notamment de personnes représentant des organismes communautaires, est appelé à jouer un rôle clé dans la mobilisation.
L’équipe de recherche dit s’inspirer du Réseau mondial UNESCO des villes apprenantes, qui comprend 356 villes dans 79 pays, partageant savoir-faire et bonnes pratiques. Le réseau vise à favoriser une culture de l’apprentissage pour tous tout au long de la vie, allant de l’éducation de base à l’enseignement supérieur, et à offrir des possibilités d’apprentissage pour les familles et les communautés ainsi que pour l’emploi.
«Nous faisons l’hypothèse qu’une école primaire au centre-ville de Montréal représenterait un pôle dynamisant pour le faubourg, qui bénéficie déjà de la présence d’institutions d’enseignement supérieur, comme l’UQAM et le Cégep du Vieux-Montréal, et d’organismes culturels et communautaires, indique la professeure. Enfin, notre projet est en adéquation avec le plan de relance du Quartier latin porté par l’Université en vue d’en faire un quartier apprenant.»
Sensibiliser les acteurs politiques
Selon l’équipe de recherche, le ministère de l’Éducation, la Ville de Montréal et le Centre de services scolaires de la métropole ont manifesté un intérêt envers le projet d’une école primaire au centre-ville, conscients des besoins auxquels viendrait répondre une école à usages multiples avec des espaces partagés.
«La construction d’une école dans ce secteur de Montréal, où l’espace est limité, présente une complexité technique et nécessite davantage de fonds, souligne Marc-André Fortin. Un comité a été créé par le ministère et la Ville afin d’examiner comment les différents paliers de gouvernement pourraient lever les obstacles. De notre côté, nous essayons d’alimenter au maximum leurs travaux.»
Ultimement, la recherche vise à contribuer au développement des connaissances et au débat public sur la nature, la forme et les fonctions de l’école en centre-ville. «Tout en nous inspirant de ce qui fait ailleurs, nous croyons que la diffusion de ces connaissances servira à mobiliser tant les acteurs politiques que les divers organismes et la population du faubourg», observe Marie-Pierre Fortier.
«Chose certaine, la nomination par l’UQAM de Priscilla Ananian au poste de vice-rectrice associée à la Relance du Quartier latin a permis de donner une nouvelle impulsion au projet de recherche, poursuit Marc-André Fortin. Si on veut développer un quartier apprenant complet, on doit envisager la création d’une école publique primaire.»