Avec plus de 1 400 espèces recensées à travers le monde – soit près de 20 % des espèces de mammifères connues! – les chauves-souris jouent un rôle crucial dans de nombreux écosystèmes. Pourtant, aucune réglementation sur la toxicité des pesticides ne mentionne les effets délétères que ces substances peuvent avoir sur ces animaux. Et ce, malgré le fait que les pesticides figurent parmi les causes majeures du déclin des populations de chauves-souris, désormais considérées menacées ou vulnérables dans plusieurs pays.
Des champs aux chauves-souris
Prédateurs insectivores situés au sommet de la chaîne alimentaire, les chauves-souris sont particulièrement vulnérables aux contaminants, en raison des phénomènes de bioaccumulation et de bioamplification. En d’autres mots, chaque insecte consommé contenant une infime quantité de pesticides fait en sorte qu’au fil de ses repas, la chauve-souris accumule de plus en plus d’éléments toxiques stockés dans ses graisses. En plus des insectes qu’elles ingèrent, les chauves-souris absorbent des pesticides en s’abreuvant près des champs, et elles sont sensibles à l’inhalation ou aux contacts cutanés avec des insecticides fraîchement épandus.
Leur longue espérance de vie – 20 à 30 ans chez certaines espèces – expose les chauves-souris à l’accumulation d’énormes concentrations de pesticides. En outre, les mères transfèrent une partie des pesticides stockés dans leur corps à leurs petits lors de la grossesse ou de l’allaitement, les exposant à des malformations ou à des problèmes de développement.
Des traces de DDT, plusieurs années plus tard
Parmi les types de pesticides qui affectent particulièrement les chauves-souris figurent les organochlorés, dont le tristement célèbre dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT), utilisé massivement entre les années 1940 et 1980. Son usage ainsi que celui de plusieurs organochlorés ont été mondialement interdits à la fin du vingtième siècle, mais le DDT demeure à ce jour une source majeure de contamination chez les chauves-souris, puisqu’il se dégrade très lentement dans l’environnement et se transmet d’une génération à la suivante. En Allemagne, une étude a révélé en 2022 que la totalité des 387 individus testés contenaient des traces de DDT ou de l’un des produits toxiques produits par sa transformation dans l’organisme.
Les effets des pesticides
Les pesticides peuvent avoir différents effets négatifs chez les chauves-souris. Lorsqu’elles sont soumises à une dose sublétale, ces chasseuses nocturnes voient leurs performances décliner. Elles peuvent présenter une perte de coordination, un manque d’énergie, un affaiblissement du système immunitaire et une désorientation en vol. Ces symptômes les rendent plus vulnérables aux prédateurs, aux chutes et aux maladies, en plus de leur complexifier la tâche lorsque vient le temps de capturer des insectes pour s’alimenter.
Les pesticides ingérés peuvent aussi mener à la formation de petites molécules très réactives s’attaquant chimiquement et causant des dommages aux muscles et au foie. Des scientifiques ont démontré que ces dommages étaient présents chez des chauves-souris frugivores, et ce, même si les doses de pesticides utilisées dans leur environnement respectaient les normes du fabricant.
Certains pesticides, comme le DDT, sont des perturbateurs endocriniens: ils affectent le cycle hormonal des individus touchés et peuvent nuire à leur reproduction. Pour des espèces au taux de reproduction relativement faible comme les chauves-souris, qui ont en moyenne un petit par année, ces pertes peuvent s’avérer dévastatrices.
Parfois, l’effet des pesticides stockés dans les graisses des chauves-souris est différé, comme l’ont constaté des chercheurs qui se sont penchés sur des chauves-souris migratrices du Mexique. La migration, expliquent-ils, implique une forte demande énergétique, ce qui entraîne une mobilisation des graisses, libérant les pesticides qui y étaient stockés. Acheminés vers le cerveau, leur effet toxique est décuplé, en plus d’interférer avec l’approvisionnement en énergie. Cela se traduit, pour certains individus, par des crises mortelles.
Malgré l’interdiction du DDT, le danger persiste puisque les effets toxiques d’expositions chroniques à de faibles concentrations de pesticides sont mal documentés. En outre, les nouveaux pesticides ont potentiellement des effets tout autant dommageables… qui n’attendent qu’à être découverts.
Importantes pour l’écosystème
Les chauves-souris nous rendent de multiples services écologiques et leur présence est un bon indicateur de la santé d’un écosystème. La diminution de leurs effectifs a des conséquences dramatiques dans les sphères écologiques et socioéconomiques. Les chauves-souris frugivores, par exemple, participent à la pollinisation, et les insectivores contrôlent les populations d’insectes ravageurs. On estime qu’une colonie de 150 grandes chauves-souris brunes peut consommer à elle seule 1,3 million d’insectes nuisibles par année.
En Amérique du Nord, la disparition des chauves-souris représenterait des pertes économiques de 3,7 milliards de dollars annuellement, en raison du surplus d’insecticides que les cultivateurs devraient utiliser afin de compenser le rôle d’insecticides naturels des chauves-souris.
Plusieurs chercheurs revendiquent la création de nouvelles lois encadrant mieux l’usage de pesticides en milieu agricole. D’autres poursuivent l’étude des effets des nouveaux pesticides sur les chauves-souris. Chaque observation, suivi de population ou même collecte de guano contribue à faire avancer les connaissances qui permettront de mieux protéger nos alliées ailées!
***
Cet article a été rédigé dans le cadre du cours Éléments d’écotoxicologie donné au trimestre d’hiver 2025 par les professeurs Maikel Rosabal Rodriguez, Philippe Juneau et Jonathan Verreault, du Département des sciences biologiques. Les étudiantes et étudiants inscrits au baccalauréat en sciences naturelles appliquées à l’environnement ou au certificat en écologie, devaient produire un article de vulgarisation scientifique qui a été évalué dans le cadre du cours. Il s’agissait d’un premier contact, dans leur cursus, avec la toxicologie et la santé environnementale. Parmi les meilleurs articles choisis par les professeurs, Actualités UQAM a sélectionné celui de Thierry Gaucher pour publication.