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Chez Bozo: l’histoire d’une boîte à chansons

Danick Trottier et Anne-Marie Tézine contribuent à faire revivre un vestige extraordinaire de l’histoire musicale québécoise.

Par Pierre-Etienne Caza

19 décembre 2025 à 15 h 44

Mis à jour le 6 janvier 2026 à 9 h 32

En juillet dernier, dans le plus grand des secrets, le professeur du Département de musique Danick Trottier a été convoqué rue Crescent par Alexandre Leclerc, aussi connu comme l’auteur-compositeur-interprète Bernhari. «Une fois sur place, Alexandre m’a demandé si je reconnaissais l’adresse», raconte Danick Trottier. Bien sûr, il la connaissait. C’était celle de la toute première boîte à chansons du Québec, Chez Bozo. «Il m’a fait monter à l’étage de la minuscule maison, coincée entre une tour à condos et un hôtel, et il m’a dévoilé la découverte patrimoniale extraordinaire dont tout le monde parle: la murale arborant les empreintes des mains et les signatures de près de 100 personnalités de la scène musicale québécoise et française des années 1950. J’étais estomaqué!»

Endroit mythique ayant vu émerger certains des plus grands noms de la chanson québécoise, Chez Bozo a occupé une place fondamentale dans la construction de l’identité culturelle québécoise moderne. Fondé le 14 mai 1959 par Claude Léveillée, Jean-Pierre Ferland, Clémence DesRochers, Raymond Lévesque et Hervé Brousseau, accompagnés d’André Gagnon, ce lieu effervescent a accueilli des artistes légendaires tels que Félix Leclerc, Alys Robi, Édith Piaf, Yves Montand, Pauline Julien ou Guy Béart.

Simone Signoret et Yves Montand apposant leurs empreintes sur le mur aux souvenirs, Chez Bozo, en décembre 1959. Photo: montrealconcertposterarchive.com

On croyait cette murale détruite depuis longtemps, mais Alexandre Leclerc est parvenu à la mettre au jour. En fait, c’est en tentant de retrouver d’anciens enregistrements de Claude Léveillée que ses recherches l’ont orienté vers Les Bozos, comme le raconte Mario Girard dans La Presse. À la suite de recherches aux archives nationales, Alexandre Leclerc a eu l’idée de se rendre au 1208, rue Crescent et de pousser la porte, qui n’était pas verrouillée, menant au deuxième étage du bâtiment occupé au rez-de-chaussée par une fleuriste. C’est ainsi qu’il a fait sa découverte. «Au fil des ans et des rénovations, le mur avait “disparu” derrière un autre mur, préservant ainsi la murale», précise Danick Trottier. En collaboration avec son ami Maxime Le Flaguais, Alexandre Leclerc a alors entamé les démarches nécessaires afin de protéger ce précieux patrimoine.

Devant l’importance de cette trouvaille, le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, a signé le 26 novembre dernier un avis d’intention de classement d’un bien patrimonial. Ce geste, qui vise à préserver la mémoire collective, assure du même coup la transmission de ce pan important de l’histoire aux générations futures.

Reconstituer l’histoire le plus fidèlement possible

Alexandre Leclerc a fait appel à Danick Trottier tôt dans le processus parce qu’il savait que le musicologue s’intéresse aux Bozos. En 2019, il avait organisé une journée d’études entourant leur 60e anniversaire.

«Ce qu’il y a de particulier avec l’histoire des Bozos, c’est qu’elle provient surtout des témoignages de personnes ayant gravité autour de ce lieu mythique. On a donc autant d’histoires différentes des Bozos que de personnes ayant participé aux Bozos.»

Danick Trottier

Professeur au Département de musique

La découverte de la murale et les recherches entreprises par Alexandre Leclerc dans les archives familiales et biographiques des artistes impliqués donnent un nouveau souffle aux recherches du professeur. «On veut reconstituer l’histoire des Bozos en se rapprochant le plus fidèlement possible de ce qui s’est déroulé à l’époque», indique le musicologue.

La doctorante Anne-Marie Tézine, qui consacre sa thèse à l’histoire des boîtes à chansons, participe aussi au projet. «De la même manière que les Bozos, l’histoire des boîtes à chansons est une histoire orale, généraliste, qui n’a pas fait l’objet d’un processus de recherche rigoureux avec vérification et contre-vérification des faits. Anne-Marie était la personne toute désignée pour nous donner un coup de main avec les Bozos», souligne son directeur.

Une formidable école

Les Bozos ont été une formidable école pour les artistes de l’époque, rappelle Danick Trottier. «Jean-Pierre Ferland n’aurait pas été le musicien qu’il a été s’il n’était pas passé par les Bozos. Hervé Brousseau et lui avaient une connaissance rudimentaire de la dimension musicale de la chanson, de tout ce qui relève de la composition et des arrangements musicaux.  Deux personnes possédaient le capital culturel pour former ces artistes ainsi que d’autres plus jeunes ayant fréquenté Chez Bozo: Clémence DesRochers, pour l’écriture, et Raymond Lévesque pour la musique. On peut également ajouter la contribution d’André Gagnon qui gravitait aussi dans l’entourage des Bozos.»

Ce qui peine les musicologues, poursuit le spécialiste, c’est qu’il n’existe aucune archive musicale des Bozos dans le lieu même. «À l’époque, on créait des chansons pour la scène, parfois même sur scène, et l’enregistrement venait après», explique-t-il. Les artistes «cassaient» leurs pièces sur scène et les modifiaient au fil des représentations. Ce fut notamment le cas de Ton visage (enregistrée en 1961) ou Les fleurs de macadam (1963) de Ferland, ou Frédéric (1963) de Léveillée.

«Si jamais quelqu’un, quelque part, possède des archives sonores de Chez Bozo, ce serait extraordinaire.»

Jusqu’à maintenant, 90 % des empreintes sur la murale ont été identifiées. «C’est un peu comme un cadavre exquis des surréalistes, confie Danick Trottier. Certains signaient leurs noms mais d’autres écrivaient des blagues sous leur empreintes. C’est une fresque historique terriblement émouvante.»

Réouverture de la mythique boîte à chansons

Inspirés par la découverte, Alexandre Leclerc et Maxime Le Flaguais ont annoncé le 17 décembre la réouverture de la mythique boîte à chansons Chez Bozo, où les artistes d’aujourd’hui se produiront dès 2026.

La maison qui abritait jadis la boîte à chansons Chez Bozo, à l'étage du 1208 rue Crescent, est désormais coincée entre une tour à condos et un hôtel. Photo: Nathalie St-Pierre

La Maison des Bozos sera également constituée d’un espace muséal immersif, à l’intérieur même de la salle de spectacle historique, où l’on pourra admirer la Murale d’honneur des Bozos ainsi que divers artéfacts et objets patrimoniaux.

Danick Trottier et Anne-Marie Tézine ont accepté de faire partie du comité scientifique d’Harfang, un organisme à but non lucratif créé par Alexandre Leclerc et Maxime Le Flaguais ayant pour mission la protection du patrimoine musical québécois. «Le travail de médiation pour mettre en valeur cet espace constitue notre premier mandat», souligne le professeur.

Le timing parfait!

Inhérent à la performance musicale, le sens du timing aura joué un rôle dans cette histoire incroyable. «D’abord, il faut savoir que tous les autres bâtiments d’un certain âge sur Crescent ont été rasés ces dernières décennies pour construire des tours à condos. C’est un secteur de haute spéculation immobilière, raconte Danick Trottier. Alexandre est arrivé juste au bon moment.»

Il s’agissait aussi d’un moment opportun pour Danick Trottier, qui venait de quitter la direction du Département de musique et amorçait une année sabbatique. «J’envisageais de travailler sur les Bozos pendant cette année de ressourcement. Quel drôle de hasard!»