La notion de guerre a longtemps été envisagée comme un affrontement entre deux États n’ayant pas trouvé de solution politique à leurs désaccords. Cette définition classique a été mise à mal depuis le 20e siècle avec les deux conflits mondiaux, les guerres de décolonisation, les conflits asymétriques et l’essor du terrorisme international. Comment doit-on la définir aujourd’hui? Cette question et bien d’autres sont au centre des travaux de la nouvelle Chaire stratégique de recherche en histoire de la guerre, dont le lancement a eu lieu le 17 avril dernier en présence, notamment, du recteur Stéphane Pallage et de personnes représentant les Forces armées canadiennes et le Collège militaire royal de Saint-Jean.
Selon le professeur du Département d’histoire Benjamin Deruelle, titulaire de la Chaire et directeur du Groupe de recherche en histoire de la guerre (GRHG), la notion de guerre est difficile à définir en raison de la complexité de son histoire et de sa charge émotionnelle. «Aujourd’hui, dit-il, les institutions de régulation internationale et le droit humanitaire international parlent de la guerre en termes de conflits armés, ce qui inclut les conflits inter-étatiques, les guerres civiles, les opérations anti-terroristes et les conflits asymétriques, comme la guerre actuelle à Gaza entre un État, Israël, et un groupe politique militaire, le Hamas. La Chaire s’intéressera à ces différents types d’affrontements.»
Lauréat du Prix d’excellence en recherche – Jeune chercheur, décerné par la Faculté des sciences humaines en 2023, et auteur de nombreux ouvrages, Benjamin Deruelle dirige le programme de recherche international «La construction du militaire», le projet Justice militaire en Europe occidentale et en Amérique du Nord (14e – 20e siècle) ainsi que la collection «War Studies» aux Presses universitaires du Septentrion. Il a lancé récemment la revue BELLICA, qui étudie le fait militaire à travers différentes époques et thématiques.
Une Chaire unique en son genre
La Chaire dirigée par Benjamin Deruelle n’est pas la première au Canada à s’intéresser au phénomène de la guerre, mais certains éléments la distinguent de celles qui l’ont précédée. Contrairement aux autres, elle ne porte pas uniquement sur les conflits contemporains. De plus, elle n’est pas axée sur l’histoire militaire, les grandes batailles ou les chefs de guerre.
«L’histoire de la guerre est plus englobante que l’histoire militaire. Sa particularité est d’aborder le phénomène guerrier comme un objet permettant de comprendre les sociétés actuelles et du passé, en examinant comment la guerre a eu un impact sur la façon dont ces sociétés se sont formées et structurées.»
Benjamin Deruelle,
Professeur au Département d’histoire
L’originalité du programme scientifique de la Chaire repose sur l’adoption de la longue durée (de l’Antiquité à nos jours), de l’échelle globale (qui transcende les espaces géographiques) et de l’intersectionnalité. «La notion d’intersectionnalité signifie que pour comprendre la guerre de manière globale, il faut multiplier les prismes sociaux d’analyse, y compris celui du genre, notamment à travers l’expérience des hommes et des femmes qui font et subissent la guerre», indique le professeur.
Adoptant une approche d’ouverture sur les autres disciplines des sciences sociales et humaines, l’équipe de la Chaire ne réunira pas uniquement des historiens, mais aussi des sociologues, des politologues, des juristes et des historiens de l’art.
«La pluridisciplinarité a joué un rôle essentiel dans le renouvellement des études sur l’histoire de la guerre en enrichissant les questionnements et la méthodologie. Depuis les années 1970, l’histoire militaire s’est transformée à partir des approches de l’anthropologie, de la sociologie et de la psychologie, entre autres.»
Des travaux ont ainsi été menés sur l’expérience des combattants, le rôle des émotions dans les conflits, les relations entre civils et militaires, ou encore sur les ravages causés par la guerre à l’environnement, observe Benjamin Deruelle.
Trois axes de recherche
Articulés autour de trois axes, les travaux de la Chaire considéreront la guerre comme un moment où se nouent des relations spécifiques entre États, groupes sociaux et individus, et au travers duquel il est possible d’étudier la vie, l’organisation et l’évolution des sociétés.
Le premier axe s’attachera à la régulation des relations sociales dans la guerre – entre combattants et non-combattants – au prisme du sort réservé aux civils, de la condition féminine et des populations vulnérables, des mobilités contraintes et de l’émergence d’institutions spécialisées dans la gestion des violences de guerre (justice dérogatoire, droit des conflits armés, tribunaux spéciaux).
Le second interrogera le rôle des représentations sociales et de leurs usages idéologiques ou propagandistes afin de gagner l’adhésion des populations à la guerre. Les représentations sociales utilisées dans l’édification des rapports de pouvoir et de discrimination, et dans le déclenchement de violences fondées sur les appartenances ethniques, sociales, religieuses, culturelles et de genre seront aussi examinées.
«La distance socioculturelle et politique avec l’ennemi amplifie la violence dans les conflits. Ce fut le cas lors des croisades contre “les infidèles” à l’époque médiévale ou durant la Seconde Guerre mondiale, quand l’armée allemande a fait preuve d’une plus grande cruauté en Russie qu’en France ou en Belgique.»
Le dernier axe portera sur les questions relatives à la place des armées et des militaires dans la société, à l’influence de la guerre sur les formes de mobilisation et de participation citoyennes ainsi qu’à l’exercice et à la transformation des pratiques de gouvernement. «La guerre donne toujours aux États des pouvoirs qu’ils n’avaient pas en temps de paix et la question est de savoir ce qu’ils en font», souligne le chercheur.
Les travaux de la Chaire seront menés en partenariat avec des institutions de conservation du patrimoine et des archives, comme le Musée canadien de la guerre, ainsi qu’avec le ministère de la Défense nationale, les Forces armées canadiennes et le Collège militaire royal de Saint-Jean.
Des conflits plus intenses et violents?
La violence guerrière a-t-elle gagné en intensité et en brutalité au fil du temps? Cette question fait encore l’objet de débats chez les historiens qui s’intéressent au phénomène de la guerre.
«Évidemment, on ne peut pas comparer les dégâts causés par la bombe atomique en 1945 avec ceux provoqués par un canon de la guerre de 14-18. Cela dit, comment mesurer l’intensité d’un conflit? Par le nombre de morts et de blessés sur les champs de bataille? Et que dire des victimes dans la population civile? Pour les guerres antérieures au 20e siècle, on ne dispose pas de chiffres précis. Au lieu de vouloir trancher ce débat, il me semble plus important d’étudier le rapport à la guerre des hommes et des femmes du passé et d’aujourd’hui, de comprendre comment ils et elles ont perçu et perçoivent maintenant la violence.»
Depuis trois ans, deux conflits en particulier retiennent l’attention: la guerre en Ukraine, qui s’enlise, et celle à Gaza, dont les atrocités continuent de soulever l’indignation. Dans quelle mesure ces conflits illustrent-ils l’impuissance du droit international et des grandes organisations à réduire les tensions et à maintenir la paix? Comment faire respecter la paix quand de grandes puissances, à l’image des États-Unis, de la Russie et d’Israël, décident de de ne pas se conformer au droit international humanitaire?
«Le problème est que les institutions internationales de régulation des conflits armés, comme les Nations Unies, n’ont pas de pouvoir coercitif sur les États, indique Benjamin Deruelle On oublie que les règles de droit, concernant les populations civiles ou les prisonniers de guerre, étaient tout autant bafouées lors des conflits passés qu’elles ne le sont aujourd’hui.»
Faire rayonner la recherche francophone
La Chaire visera à combler le fossé qui sépare les recherches en français et en anglais. L’histoire militaire s’est développée plus rapidement dans l’univers anglo-saxon, où les Centers of War Studies se sont multipliés. «Depuis les années 1950 jusqu’aux années 1980, l’histoire militaire avait plutôt mauvaise presse dans le monde francophone, un phénomène absent en Grande-Bretagne et aux États-Unis, qui étaient du côté des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale», note le chercheur.
Benjamin Deruelle souhaite que sa chaire contribue à faire de l’UQAM un pôle de référence des études sur la guerre, non seulement au Québec et au Canada, mais aussi à l’international, notamment en stimulant des partenariats avec des équipes de recherche au sein de la Francophonie. «Actuellement, nous pouvons compter sur le GRHG, qui réunit 55 chercheurs et une quarantaine d’étudiantes et étudiants présents dans des pays francophones d’Europe et d’Afrique ainsi qu’en Amérique du Nord, remarque le professeur. Nous prévoyons aussi étendre notre réseau en Amérique du Sud et en Asie.»
La Chaire pourrait, enfin, servir de tremplin à la création d’un Institut d’étude de la guerre à l’UQAM. «Cela permettrait de fédérer les différentes expertises de recherche sur la guerre présentes à l’Université et de proposer des programmes de formation pluridisciplinaires aux étudiantes et étudiants de maîtrise et de doctorat provenant de différents horizons.»