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La scénarisation cinématographique: un univers méconnu

Gabrielle Tremblay vise à faire découvrir la richesse du patrimoine scénaristique du Québec.

Par Claude Gauvreau

21 novembre 2025 à 11 h 20

Mis à jour le 2 décembre 2025 à 15 h 15

La scénarisation cinématographique au Québec constitue une pratique d’écriture largement méconnue, tant par la recherche que par le grand public. Pour mieux la faire connaître, la professeure du Département d’études littéraires Gabrielle Tremblay brossera le portrait de ce continent peu exploré grâce au projet de recherche «Scénarios, scénaristes et archives de la Cinémathèque québécoise: pour une approche renouvelée du corpus scénaristique des années 1970 et 1980», financé par le CRSH (programme Développement savoir).

«Mon intérêt pour ce sujet au croisement des études cinématographiques et littéraires remonte à mes recherches de maîtrise menées à Paris, qui portaient sur la reconnaissance institutionnelle du scénario et du scénariste de cinéma en France, explique Gabrielle Tremblay. Cet intérêt a aussi été nourri par mon expérience d’assistante à la distribution de rôles au cinéma et à la télévision à Montréal, de 2003 à 2018, alors que la lecture de scénarios faisait partie de mes tâches quotidiennes.»

Le projet de recherche est issu d’un triple constat: la marginalisation des études ayant pour objet le scénario en tant que forme textuelle, la rareté des recherches portant spécifiquement sur les scénarios et leurs auteurs au Québec, et l’absence de travaux d’envergure menés à partir d’archives scénaristiques.

Selon la professeure, ces phénomènes sont liés, notamment, à l’influence exercée à la fin des années 1950 en France par la «Nouvelle Vague», le mouvement porté par un groupe de critiques et de cinéastes – Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol et d’autres – rassemblés autour de la célèbre revue Les Cahiers du cinéma. «Ces derniers affirmaient que le réalisateur est un artiste au même titre qu’un peintre ou un écrivain et, surtout, l’unique auteur d’un film, comme si la part la plus noble de la création cinématographique se trouvait du seul côté de la réalisation.»

La question de savoir qui est le véritable auteur d’un film a fait l’objet de nombreuses querelles, rappelle Gabrielle Tremblay. «Certes, le cinéaste est l’auteur du film, mais le scénariste est l’auteur du scénario. Ce sont deux objets distincts. Quand un film est adapté d’un roman, celui-ci ne disparaît pas. Pourquoi devrait-on oublier le texte scénaristique?» Même dans les cas où le réalisateur est aussi l’auteur du scénario, celui-ci n’en demeure pas moins écrit, insiste la professeure. «L’an dernier, j’ai publié l’édition critique du scénario du film Les ordres, réalisé et scénarisé par Michel Brault en 1974. Le scénario était basé sur des dizaines de témoignages – plus de 500 pages – de gens emprisonnés durant la crise d’Octobre en 1970. Cette démarche de scénarisation a pourtant été complètement ignorée.»


Plonger dans les archives

Le projet mené par Gabrielle Tremblay constitue la première étape d’une entreprise de recherche plus vaste consistant à établir le portrait de la scénarisation cinématographique au Québec depuis le début du 20e siècle jusqu’à nos jours. Dans un premier temps, la professeure plongera dans les archives de la Cinémathèque québécoise, qui contiennent près de 8 000 entrées scénaristiques, dont la majorité proviennent des années 1970 et 1980, deux décennies qu’elle qualifie de charnières pour le développement du cinéma et du scénario de fiction au Québec.

«C’est durant cette période qu’une cinématographie et une “scénariographie” nationales s’affirment et se consolident au Québec. De plus en plus, les organismes de financement évaluent la faisabilité d’un projet cinématographique sur la base d’un scénario écrit, favorisant ainsi le développement de la scénarisation comme secteur d’activité. On assiste également à la création de fonds d’archives, notamment à la Cinémathèque, qui permettent de sauvegarder le patrimoine cinématographique et télévisuel québécois.»

L’intérêt pour le cinéma d’auteur, cristallisé autour de la figure du cinéaste, s’est développé au Québec selon des paramètres différents de ceux prévalant en France, affirme la chercheuse. «Les enjeux liés à l’auteurisme québécois ne sont pas seulement d’ordre esthétique, mais aussi politique, observe-t-elle. Dans le contexte de la Révolution tranquille, les cinéastes québécois se battent contre l’emprise de la censure, celle des instances de financement fédérales et de l’Église, et pour la reconnaissance d’une cinématographie nationale, comme c’est aussi le cas dans d’autres pays à cette époque.»


Le scénario, un texte de fiction

La recherche a pour premier objectif d’affirmer et de valoriser le scénario comme texte de fiction, la scénarisation comme pratique d’écriture et le scénariste comme auteur, dans le paysage culturel québécois des années 1970 et 1980.

«On peine encore à envisager le scénario et la scénarisation comme une forme textuelle et une pratique d’écriture légitimes, contrairement au roman, au poème, à la pièce de théâtre ou à l’essai, souligne la chercheuse. Le scénario est toujours à la fois littéraire et cinématographique. Il se lit comme un texte de fiction, avec un récit, des décors, des personnages, des dialogues et des monologues.»

Dans le monde du cinéma et de l’audiovisuel en général, le scénario n’est pas toujours perçu comme un vrai texte. Il est plutôt considéré comme un objet inachevé ou inabouti, qui connaît de nombreuses versions et dont l’ampleur des réécritures varie selon les tournages. «Pourtant, dit Gabrielle Tremblay, tout projet d’écriture, y compris littéraire, est affaire de relecture et de réécriture. Par conséquent, tout texte de création existe à travers une série de versions différentes.»


Répertorier des auteurs

Un autre objectif de la recherche consiste à répertorier des auteurs dont l’œuvre scénaristique n’a pas encore fait l’objet d’études approfondies. Jusqu’à maintenant, seul un nombre restreint de scénarios ont été publiés, comme ceux de Denys Arcand, Gilles Carle, Pierre Falardeau, Robert Morin et André Forcier, pendant que plusieurs centaines d’autres dorment dans les archives.

«La plupart des scénarios, notamment ceux des femmes, n’ont pas accès au travail traditionnel d’édition et leur version définitive circule peu dans les librairies et les bibliothèques», note la professeure qui, dans le cadre de sa recherche, vise à procéder à l’édition critique de quatre scénarios. «Il est important d’explorer les archives de la Cinémathèque québécoise pour prendre la pleine mesure du corpus scénaristique qui s’y trouve et entamer des recherches pour contribuer à le rendre visible.»


Enseigner la scénarisation

Depuis les années 1980, la pratique de la scénarisation a trouvé sa place dans l’enseignement universitaire, notamment à l’UQAM, à l’Université de Montréal et à l’Université Laval. «Être scénariste est un métier, dit Gabrielle Tremblay. Cela exige une expertise qui se développe. L’UQAM offre, d’ailleurs, un certificat en scénarisation cinématographique, qui peut être combiné au certificat en création littéraire. On y apprend à connaître la spécificité de l’écriture scénaristique et sa richesse artistique au moyen d’ateliers pratiques d’écriture et de cours théoriques.»

Il importe, poursuit la professeure, de ne pas réduire le scénario à des considérations technico-pratiques et prescriptives – «comment écrire un bon scénario pour faire un bon film» –, comme le veut la logique industrielle, mais de le penser comme un objet textuel multidimensionnel.

Le 26 novembre prochain, Gabrielle Tremblay organise un mini-colloque sous le thème «Le scénario comme objet de recherche et de création aux cycles supérieurs», au cours duquel des étudiantes et étudiants de maîtrise et de doctorat en études littéraires présenteront les résultats de leurs travaux. En février 2026, à l’occasion des Rendez-vous du cinéma québécois, la professeure entend présenter, avec ses auxiliaires de recherche, une exposition d’archives scénaristiques à la Cinémathèque québécoise. Cet événement sera suivi, en mai 2026, d’un colloque international intitulé «Le scénario comme objet de recherche, de création et d’enseignement à l’université». Enfin, son équipe de recherche envisage de participer au symposium international du Screenwriting Research Network, qui se tiendra en septembre 2026 à la Oxford Brookes University, en Angleterre.