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Histoire de l’architecture régionaliste du 20e siècle au Québec

Lucie K. Morisset vise à retracer la genèse de cette architecture porteuse d’identité.

Par Claude Gauvreau

27 octobre 2025 à 12 h 35

Tout au long du 20e siècle, des architectes ont produit au Québec et dans l’Est du Canada des environnements bâtis porteurs d’identité. Ces environnements ancrés dans ce qu’ils percevaient comme un héritage culturel, peu connus et peu valorisés, ont engendré un paysage qui témoigne d’une culture et d’un passé communs. Un projet de recherche dirigé par la professeure du Département d’études urbaines et touristiques Lucie K. Morisset a pour ambition de retracer la genèse de ce paysage culturel à travers une histoire de l’architecture régionaliste, du début des années 1920 jusqu’à la fin des années 1970.

Financé par le CRSH, ce projet d’une durée de cinq ans s’inscrit dans le prolongement de plusieurs travaux antérieurs menés par la professeure, portant sur la reconnaissance et la préservation du paysage construit de différentes villes et régions du Québec, comme Arvida et d’autres villes industrielles, aussi appelées villes de compagnies. «Depuis mon embauche à l’UQAM, il y a 30 ans, je me suis intéressée à l’architecture comme forme d’identité collective qui, à différents moments du 20e siècle, a mobilisé le passé et la tradition pour exprimer ce qui était spécifique au Québec», rappelle Lucie K. Morisset, également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain. «Dans de nombreuses villes industrielles, l’architecture a contribué à créer un sentiment d’appartenance, une forme d’attachement, établissant ainsi un lien entre les humains et leur milieu de vie», observe la professeure.

L’architecture régionaliste renvoie à des projets de construction de toutes sortes dans des villes et des régions rurales, notamment sur des sites touristiques. «Cela va des maisons ouvrières à Val d’Or ou ailleurs aux bâtiments de villégiature comme ceux de Mont-Tremblant, en passant par les jardins zoologiques de Québec», note Lucie K. Morisset.


Un paysage culturel

Selon la chercheuse, l’architecture régionaliste, parce qu’elle révèle des spécificités liées aux identités locales et régionales, condense ce qu’elle appelle un paysage culturel. «Au Québec, l’architecture régionaliste va chercher dans l’histoire locale des traits architecturaux caractéristiques des 18e et 19e siècles, qui se retrouvent, par exemple, dans l’architecture résidentielle et aussi dans celle des églises.» On voit ainsi des maisons construites avec des pierres des champs, comportant des toitures à deux versants, des lucarnes et des cheminées aux souches apparentes. On a également des églises aux profils bas, avec des clochers sur une tour centrale.

Dans son projet de recherche, Lucie K. Morisser se concentrera sur l’architecture régionaliste au Québec et dans l’est du Canada, incluant les régions liées à l’Acadie. «On a assisté dans ces endroits à une importante recherche sur ce qui constituait l’identité historique, non seulement en architecture, mais aussi en peinture, en sculpture et en littérature», explique-t-elle. Une architecture régionaliste existe également dans l’ouest du Canada, mais elle est davantage fondée sur le recours à des matériaux locaux, sur une recherche d’adaptation aux conditions climatiques, sans prétendre avoir des racines dans un passé historique.


 Une architecture déconsidérée

Lucie K. Morisset entend démontrer que l’architecture régionaliste, bien qu’omniprésente, a été négligée, voire boudée, par une grande partie de l’historiographie de la modernité ainsi que par les politiques publiques sur le patrimoine et le territoire.

Dans son portrait du patrimoine culturel protégé par la Loi du Québec, publié en 2022, le Conseil du patrimoine culturel du Québec ne considère comme «patrimoine des années 1930-1970» que les courants déco et expressionniste, lesquels aspiraient, contrairement au régionalisme, à éliminer les particularismes locaux et les références formelles au passé. «Cette lecture étroite de la modernité, dit la professeure, se retrouve dans le Répertoire canadien des lieux patrimoniaux. Sur plus de 10 000 entrées, quatre y sont qualifiées de régionalistes.» De son côté, le Journal de la Société pour l’étude de l’architecture du Canada, seule revue en histoire de l’architecture canadienne, a consacré, en 45 années d’existence, moins d’une vingtaine d’articles au corpus architectural régionaliste.

L’architecture moderniste du 20e siècle, basée sur des fonctions, des espaces et des matériaux nouveaux, s’est affirmée comme porteuse d’un projet de société rompant avec le passé et opposant le progrès à la tradition, souligne Lucie K. Morisset. «Dans les années 1920 et 1930, les architectes modernistes se sont présentés comme les seuls acteurs du changement et ont discrédité les formes d’expression architecturale utilisant des traces du passé et s’inscrivant dans une continuité historique. Ce n’est pas parce qu’une maison construite en 1930 emprunte à l’architecture de 1870, avec ses lucarnes et son toit à double versant, que la famille qui l’habite est forcément traditionnaliste.»

Aux yeux de Lucie K. Morisset, l’architecture régionaliste ne s’oppose pas à la modernité, mais à l’absence d’un héritage, représentant même une autre modernité. L’architecture régionaliste est faite de matériaux et de programmes modernes, tout autant que l’architecture moderniste à laquelle on l’a opposée, remarque-t-elle. «Ce mode d’imagination et de consommation du passé a conquis l’environnement ordinaire de la classe moyenne, notamment par l’entremise des programmes publics d’habitation qui prennent leur envol au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le régionalisme, qui aurait pu n’être qu’ornemental, devient un mode d’habiter, opposé à une certaine standardisation. Enfin, l’architecture régionaliste s’empare de la vie traditionnelle pour la réinterpréter et la patrimonialiser.»


Une stratégie de collecte de données

La chercheuse a établi une stratégie de collecte de données structurée autour d’axes d’analyse qui concernent les architectes régionalistes et leurs productions, l’architecture de villégiature et les habitations ordinaires, les représentations sociales, politiques et culturelles du passé en lien avec l’architecture, la médiatisation et la commercialisation de l’architecture régionaliste à travers, notamment, les revues professionnelles et populaires, et les politiques d’habitation.

Ces informations se trouvent principalement dans une cinquantaine de fonds et de collections, allant des fonds de l’Université McGill et de Bibliothèque et Archives Canada aux collections numériques de revues et journaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, en passant par celles du Musée canadien de l’histoire, du Musée McCord Stewart et du Centre canadien de l’architecture. «Ce sont de véritables mines d’or inexplorées, dit Lucie K. Morisset. L’enjeu consiste à construire une base de données relationnelles, qui permettra d’établir des liens entre les diverses sources.»

Les résultats de la recherche seront diffusés sur le site web de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain et donneront lieu à un ouvrage, à une exposition, à des capsules vidéo ainsi qu’à des articles et des colloques.

La professeure souhaite contribuer au renouvellement des savoirs sur l’histoire de l’architecture au Canada et au 20e siècle, tout en situant l’architecture régionaliste dans le courant d’idées qui l’a portée et fait évoluer à l’échelle internationale. Elle vise aussi à soutenir les responsables de politiques dans la prise de décision sur la conservation patrimoniale, en produisant des savoirs utilisables dans le cadre de la réalisation d’inventaires locaux.

«Les changements apportés à la Loi sur le patrimoine culturel impose aux municipalités du Québec de se livrer à des inventaires de leur paysage construit avant 1945, ce qui touche une grande partie de l’architecture régionaliste. Il s’agit de montrer à travers cet exercice que l’architecture régionaliste procède d’une véritable recherche créatrice sur les spécificités des territoires où elle se déploie et qu’elle mérite autant d’attention que l’architecture moderniste.»