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Foglia: souvenirs uqamiens

Le célèbre chroniqueur a partagé pendant quelques années sa vision du journalisme avec les étudiantes et étudiants de l’UQAM.

Par Marie-Claude Bourdon

31 juillet 2025 à 15 h 21

Mis à jour le 2 août 2025 à 9 h 56

Au lendemain du décès de Pierre Foglia, survenu le 29 juillet dernier, de nombreux journalistes ont publié des témoignages empreints d’émotion. L’homme qui parlait avec tant de vérité, de grâce et d’humour de ces petits riens qui font la vie a marqué toute une génération de lectrices et de lecteurs de La Presse ainsi que tous ceux et celles qui ont eu le bonheur de le côtoyer, dont certains dans les salles de classe de l’UQAM.

De l’automne 1977 à l’hiver 1985, quelques centaines d’étudiantes et d’étudiants ont appris les rudiments du métier avec celui qui est aujourd’hui considéré comme le plus grand chroniqueur que le Québec ait connu. Alors chargé de cours à l’UQAM, Pierre Foglia a donné pendant ces années le cours d’Initiation à l’écriture journalistique. Par la suite, il est revenu à plusieurs reprises donner des conférences dans les cours des autres. Quand on demandait aux étudiantes et étudiants de l’époque quel journaliste ils souhaitaient rencontrer, Pierre Foglia était toujours leur premier choix.

Parmi ces anciens, le journaliste Jean-Philippe Cipriani (B.A. communication, 2002) s’est souvenu de lui dans une publication sur les médias sociaux: «Quand Pierre Foglia était venu nous rencontrer dans le cours de journalisme à l’UQAM, c’était un monument tranquille qui entrait dans la classe. Un homme humble qui badinait sur l’importance qu’on lui prêtait, qui évoquait ses débuts en journalisme presque comme un accident. Mais chaque mot nous impressionnait. (…) Ses réflexions nous manquent depuis longtemps, sa férocité aussi, surtout dans cette époque souvent navrante. Merci pour la plume et pour l’audace.»

Féroce, Foglia pouvait l’être aussi avec ses étudiants. «Tu écris bien Lepage mais tu serais un mauvais journaliste», avait-il dit à l’animateur Guy A. Lepage (B.A. communication, 1983), qui était alors étudiant en communication et qui a raconté l’anecdote sur son compte Facebook. Pourquoi?, lui avait-il demandé. «Les faits ne t’intéressent pas, tu veux surtout donner ton opinion», avait répondu le chroniqueur. Et Guy A. Lepage, qui déjà à l’époque ne manquait pas de sens de la répartie, lui avait dit : «Comme toi Pierre!»

Sa chronique, avait répliqué Foglia, il l’avait méritée après plusieurs années de journalisme. Arrivé au Québec en 1963, à 23 ans, le jeune Français d’origine italienne avait une formation de typographe. Il a exercé ce métier (qui lui a appris le poids des mots, souligne le journaliste du Devoir Jean-François Nadeau (Ph.D. histoire, 2004) dans son éloge) pendant quelques années avant de devenir journaliste, d’abord à Sherbrooke, puis au journal La Patrie de Montréal et au Montréal-Matin. C’est en 1972 qu’il a fait ses débuts à La Presse, où les lecteurs l’ont d’abord connu comme journaliste sportif, et en 1980 qu’on lui a confié sa fameuse chronique en page A5.


Devenir Foglia

Katia Gagnon (B.A. communication, 1993), qui a été sa collègue, puis sa patronne pendant trois ans, a, elle aussi, partagé ses émotions dans une publication. Racontant qu’elle était allée, la semaine dernière, prendre un verre avec les stagiaires de l’été de La Presse (dont sept de l’UQAM) et qu’on leur avait demandé quel journaliste ils voudraient être dans 20 ans, elle a confié qu’à leur âge, c’est le nom Pierre Foglia qu’elle aurait prononcé sans hésitation. «Pas très original, écrit-elle, tout le monde voulait être Foglia. Évidemment, je ne suis pas devenue Foglia, personne ne devenait Foglia.»

C’est tout de même «en partie grâce à lui, et à ses chroniques, que j’ai découvert/pratiqué la seule chose que je suis vraiment capable de faire dans la vie, à part nager dans l’eau froide et faire une excellente gaspacho: écrire», poursuit la journaliste maintes fois primée pour ses reportages.

Elle n’est pas la seule. Vieux routier du journalisme, le professeur de l’École des médias et directeur du programme de baccalauréat en journalisme Roland-Yves Carignan a été, entre autres, directeur de l’information au Devoir et directeur de l’information visuelle pour Libération, à Paris, et pour le National Post, à Toronto. Il a brièvement pris une pause au milieu de ses vacances pour nous écrire ceci: «Je crois que la plupart des journalistes de ma génération ont eu un pincement au cœur à l’annonce de la mort de Pierre Foglia. Comme tant d’autres, il a influencé mon choix de carrière: je rêvais de “faire du Foglia”! Il était évidemment inimitable. Un jour, stagiaire à La Presse, j’avais eu l’audace de lui demander son avis sur une chronique que je préparais, en parallèle, pour le journal étudiant Montréal Campus. Il l’a lue en entier, avec attention jusqu’à la chute, dont j’étais particulièrement fier. Puis m’a dit, tout doucement, comme pour m’encourager à persévérer: “La fin est très bonne, c’est là que tu devrais commencer”.»

Son collègue, le professeur associé Antoine Char, lui aussi journaliste de métier (au Jour, à l’Agence France-Presse, à La Presse canadienne, au Devoir), a enseigné le journalisme à l’UQAM de 1985 à 2019, d’abord comme chargé de cours, puis comme professeur. En 1985, quand Jacques Larue-Langlois, alors responsable du programme, lui avait proposé de donner le cours d’initiation à l’écriture journalistique, il avait eu un petit moment de vertige. Prendre la relève de Foglia, c’était de grands souliers à chausser.

«Au début, les étudiants s’attendaient à voir quelqu’un d’autre que moi, confie-t-il. Dans les années 1980-1990, tous les étudiants en journalisme voulaient être des Pierre Foglia.» Antoine Char, qui n’avait pas beaucoup d’expérience en enseignement, mais «un peu» en journalisme, leur expliquait que ce n’était pas si simple. «C’est bien beau de vouloir devenir Foglia, leur disait-il, mais ça demande beaucoup de travail. Plus l’écriture semble facile, limpide, agréable, plus il y a de travail derrière. Il faut ciseler les phrases, les polir… ça ne sort pas tout seul.»


Amoureux de littérature

Impossible de dresser la liste de tous ceux et celles, Uqamiennes, Uqamiens et autres qui ont été marqués par sa plume ou qui disent carrément avoir été inspirés par Foglia dans leur désir d’écrire. Car Foglia était aussi un amoureux de la littérature, qui partageait sa passion avec ses lecteurs.

«Lire était aussi naturel et essentiel pour lui que respirer, ça se sentait dans chacun de ses textes, écrit la chroniqueuse culturelle Chantal Guy (B.A. études littéraires, 1997). Je n’en avais rien à foutre du Tour de France (encore aujourd’hui), mais je lisais Foglia, peu importe ses sujets.» Dans son article de La Presse, elle rappelle, comme plusieurs autres, qu’au moment de son départ à la retraite, en 2015, le chroniqueur avait publié en guise d’adieu une liste des 100 meilleurs romans qu’il avait construite à partir des propositions de ses lectrices et lecteurs.

Au fil du temps, Pierre Foglia s’est fait plus rare dans les cours de l’UQAM. De plus en plus populaire (dans son article «Merci, monsieur Foglia», l’éditorialiste en chef de La Presse Stéphanie Grammond (B.A. communication, 1995) rappelle «qu’aucun journaliste n’a eu autant d’impact sur le journal, que bien des Québécois achetaient pour le lire, lui»), le chroniqueur se faisait discret. Il a toujours refusé qu’on publie ses chroniques, à une exception près, un recueil de ses textes sur le Tour de France, Le Tour de Foglia et chroniques françaises (2004), et déclinait presque systématiquement les demandes d’entrevue.


Une entrevue dans le Montréal Campus

En 2009, le journaliste étudiant du Montréal Campus Charles-Éric Blais-Poulin (B.A. communication, 2014), aujourd’hui à La Presse, avait été d’autant plus fier que Foglia ne lui ait pas fait faux bond. Il revient dans son texte (qu’on devine patiemment ciselé pour être à la hauteur de son sujet) sur le parcours de Foglia, sa jeunesse dans un milieu populaire, ses années à l’UQAM à enseigner ce qu’il n’avait jamais appris, ou plutôt qu’il avait «appris autrement», sa passion pour le vélo, l’écriture et la souffrance qui vient avec. Foglia, qui en faisait une obsession malgré son grand amour de la vie, lui parle aussi de la mort. «Mourir, ça me fait chier, surtout que je ne crois en rien, avait-il confié à l’étudiant. J’ai peur du passage, j’ai peur de mourir, de mal mourir, de pas être fin, de paniquer, de manquer de dignité: j’ai peur de tout.»

À en croire les multiples témoignages parus dans La Presse et ailleurs depuis quelques jours, ça s’est passé tout en douceur.