On connaît déjà les effets nocifs générés par certains types de violences (familiale, notamment) sur le développement des enfants, mais beaucoup moins ceux associés spécifiquement à la violence politique et aux conflits armés. Grâce à une subvention du CRSH (programme Savoir), le professeur du Département de didactique Olivier Arvisais (M.A. science politique, 2013; Ph.D. éducation, 2020) cherchera à comprendre les effets de ces environnements hyper stressants sur les capacités d’apprentissage des enfants palestiniens en Cisjordanie. Son équipe de recherche analysera les interactions entre les facteurs de vulnérabilité au stress, les niveaux de bien-être psychologique, les habiletés cognitives et l’apprentissage, et identifiera les meilleures interventions psychosociales pouvant aider les élèves palestiniens du primaire à faire face aux répercussions de la violence armée.
La recherche se déroulera sur le terrain, en Cisjordanie, où vivent 3 millions de Palestiniennes et Palestiniens, dont la moitié a moins de 21 ans, ainsi que 700 000 colons israéliens, installés dans 141 colonies considérées illégales au regard du droit international. Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, en octobre 2023, la Cisjordanie est le théâtre de nouvelles vagues de violence et d’opérations militaires, dont les impacts sur les enfants sont considérables. En 2019, on estimait déjà que 51 % des enfants souffraient du trouble de stress post-traumatique, d’anxiété, de troubles du sommeil et de dépression. Pour aider les enfants, leurs parents et le personnel enseignant ne cessent de réclamer une amélioration du soutien psychosocial et davantage de ressources, tant à l’école qu’à l’extérieur du milieu scolaire.
En Cisjordanie, les enfants palestiniens sont quotidiennement exposés à différentes formes de violence, souligne Olivier Arvisais, qui est aussi coprésident du comité scientifique de la Chaire UNESCO de développement curriculaire et membre de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire. «Depuis plusieurs années, les altercations violentes entre l’armée israélienne et des groupes palestiniens sont très bien documentées par les Nations Unies. De plus, les enfants sont confrontés aux comportements agressifs de colons israéliens armés qui, pour la plupart, sont des extrémistes religieux. Nous allons évaluer dans quelle mesure ces phénomènes se sont accrus depuis la guerre à Gaza.»
Selon le professeur, le projet de recherche marque une «étape clé dans le développement des connaissances sur le rôle de l’éducation comme facteur de protection et de résilience pour les enfants vivant dans un contexte de violence politique ou d’affrontement armé». Le projet s’inscrit dans le prolongement d’une étude exploratoire, menée en Cisjordanie et à Gaza, pour laquelle Olivier Arvisais avait aussi obtenu un financement du CRSH en 2022. «La nouvelle recherche permettra de valider des hypothèses, de confirmer ou infirmer des phénomènes que nous avions entrevus lors de la première étude, précise-t-il. Elle sera plus robuste, plus étendue dans le temps, soit sur une période de quatre ans, et comportera un échantillon beaucoup plus large.»
Recruter plus de 400 élèves
Dans le cadre de la recherche, le professeur vise à former un échantillon comptant au total 220 garçons et 220 filles âgés de 8 à 10 ans. Dans un premier temps, une trentaine de filles et autant de garçons seront recrutés, en provenance de huit communautés vivant pour la plupart dans des camps de réfugiés administrés par l’Autorité palestinienne.
«Le recrutement se fera avec l’autorisation des parents, souligne Olivier Arvisais. Il est important d’établir des relations de confiance avec les communautés locales et de respecter leurs dynamiques sociales et culturelles. À la fin de notre première étude, les parents nous avaient fait comprendre qu’ils étaient aussi intéressés à ce que leurs fillettes participent à la recherche. Ce sera le cas cette fois-ci et cela représente un progrès important, car nous pourrons avoir des données sur les impacts de la violence, différenciés selon le genre.»
Des hypothèses à valider
L’équipe de recherche vise à valider certaines hypothèses en lien avec la question se trouvant au cœur du projet de recherche: comment le stress vécu en contexte de violence politique influence-t-il les capacités d’apprentissage des élèves palestiniens?
La première hypothèse concerne la réduction, dans un tel contexte, des habiletés liées aux fonctions cognitives dites «exécutives» – mémoire de travail, contrôle inhibiteur, mémoire à long terme, flexibilité –, qui jouent un rôle important dans les apprentissages scolaires. «Selon la littérature, ces fonctions sont en général négativement affectées par l’exposition au stress, indique le chercheur. Toutefois, des études récentes montrent que certaines de ces fonctions peuvent être temporairement rehaussées dans des conditions de stress, favorisant ainsi la résilience. Des données tirées de notre première étude tendent également à aller dans cette direction.» Olivier Arvisais a d’ailleurs cosigné récemment un article décrivant des résultats de cette étude exploratoire, en lien avec les fonctions cognitives chez les enfants palestiniens.
Une autre hypothèse est que la performance scolaire des jeunes de Cisjordanie serait largement affectée par rapport à d’autres élèves du même âge dans des pays où les systèmes éducatifs sont comparables. «Nous voulons savoir si les élèves palestiniens, sur le plan individuel, rencontrent des difficultés particulières d’apprentissage et sont donc moins performants en regard des standards de compétences internationaux en lecture, écriture et mathématiques. Nous développerons un outil d’évaluation des apprentissages, basé sur des tests standardisés utilisés dans plusieurs pays, dont la Jordanie, le Liban et ceux du Maghreb.»
L’équipe de recherche vérifiera, par ailleurs, si le stress et d’autres troubles émotionnels intériorisés, résultant de l’exposition à des événements traumatiques, sont plus élevés chez les filles que chez les garçons. «Selon la littérature scientifique, les jeunes filles réagissent plrs difficilement et développent davantage de troubles de santé mentale ou alimentaires, note Olivier Arvisais. Cependant, une étude réalisée en contexte de guerre en Ukraine montre que les filles auraient plus de facilité à exprimer leurs difficultés et à faire preuve de résilience.»
La recherche examinera, enfin, dans quelle mesure le fait de grandir dans un milieu marqué par la violence politique affecte le système hormonal des enfants palestiniens.
Collecte de données
Pour atteindre les objectifs de la recherche, Olivier Arvisais et son équipe auront recours à 10 outils de collecte de données auprès de tous les élèves participants. Ils utiliseront, entre autres, un biomarqueur du stress, soit la réponse du cortisol (hormone du stress) salivaire au réveil, ou cortisol awakening response (CAR). Pour ce faire, huit échantillons de salive seront prélevés durant quatre jours consécutifs, au réveil et 30 minutes plus tard. «Sachant que la CAR est un biomarqueur modulable par l’exposition à un stress chronique et que son dérèglement est lié à des pathologies, les résultats pourraient permettre d’appuyer le fait que grandir dans un environnement marqué par la violence politique affecte le fonctionnement physiologique des enfants, relève le chercheur. Si cela se confirmait, il s’agirait d’une avancée importante.»
Olivier Arvisais a collaboré récemment au journal Psychoneuroendocrinology, qui s’intéresse aux enfants vivant dans des contextes de conflit armé. Ce journal fait partie des publications scientifiques dont les articles ont été réunis dans un numéro spécial intitulé «Mental Health, War Trauma and Migration», publié sur ScienceDirect, qui rassemble des recherches internationales consacrées aux impacts psychologiques de la guerre et des migrations forcées.
Les données en lien avec le cortisol salivaire seront croisées avec, notamment, celles sur les performances scolaires, le bien-être et la résilience psychologiques, obtenues grâce à des questionnaires. Quant aux fonctions exécutives, elles seront évaluées au moyen de tests portant sur le contrôle inhibiteur, la mémoire de travail et la flexibilité cognitive.
Le professeur possède une expérience de 11 ans en recherche dans des zones de conflit (Irak, Syrie, Somalie, Gaza, Ukraine, Éthiopie, Haïti). Malgré les difficultés inhérentes à un tel projet, il dispose déjà des autorisations nécessaires de la part des ministères palestiniens de l’Éducation et de la Santé, en plus de compter sur un organisme partenaire, le Community Mental Health Program, œuvrant partout en Palestine, qui pourra non seulement faciliter le recrutement des enfants, mais aussi soutenir son équipe dans la diffusion des résultats et la formation des différents praticiens (personnes enseignantes, psychologues et travailleurs sociaux).
Olivier Arvisais développe le projet en étroite collaboration avec deux chercheurs palestiniens, le professeur Amjad Joma et le psychiatre Yasser Abujamei.
Des retombées prometteuses
Le professeur croit que les résultats de la recherche pourront aider les personnes enseignantes du primaire à mieux anticiper les difficultés de leurs élèves, en plus de leur donner des points de repère pour orienter et adapter leurs interventions pédagogiques afin de soutenir le développement et la réussite des enfants. Les psychologues et les travailleurs sociaux pourront également bénéficier de la recherche pour mieux cibler les éléments clés contribuant à la résilience des élèves.
«L’objectif est de fournir des données probantes qui permettront d’identifier ce qu’il faut prioriser en matière d’intervention, tant sur le plan pédagogique que sur le plan psychosocial», souligne Olivier Arvisais.
Enfin, les conclusions de l’étude seront utiles pour mieux comprendre les relations multiples entre le stress, la résilience, les fonctions cognitives et l’apprentissage chez les enfants vivant dans des conditions de violence ailleurs dans le monde, y compris les enfants réfugiés au Canada qui ont été exposés par le passé à de telles situations. «Il n’est pas rare que ces enfants, une fois établis dans leur pays d’accueil, développent des symptômes problématiques, comme le syndrome de stress post-traumatique.»
Olivier Arvisais, qui prévoit se rendre en Cisjordanie en 2026 pour participer à la collecte de données, est conscient que de nombreux défis l’attendent, lui et d’autres membres de son équipe. «Les défis sont de différents ordres dit-il. Sécuritaires d’abord, vu les tensions existantes dans la région, mais aussi logistiques et culturels. Se déplacer en Cisjordanie, alors qu’on est soumis aux multiples contrôles de l’armée israélienne, peut être long et pénible. Il faut également s’assurer de gagner la confiance des communautés locales.»
D’autres membres du corps professoral de l’UQAM collaborent à la recherche: Lorie-Marlène Brault-Foisy (didactique), Jonathan Bluteau (éducation et formation spécialisées), Marie-France Marin (psychologie) et Isabelle Plante (didactique).