L’injustice vaccinale en Afrique

La pandémie met en lumière les incohérences de nos stratégies pour faire face au virus sur le plan mondial, affirme Bonnie Campbell.

17 Janvier 2022 à 18H40, mis à jour le 17 Janvier 2022 à 19H45

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Une infirmière s’apprête à vacciner une personne au Palais des Sports/ Centre de vaccination, à Yaoundé, au Cameroun, le 6 janvier 2022. Photo: Getty Images

Le continent africain affiche l’un des plus faibles taux de vaccination contre la COVID-19. Seulement 7 % de la population africaine est doublement vaccinée, ce qui est bien peu par rapport à l’Europe (70 %) ou au Québec (78 %), par exemple. Selon la professeure émérite du Département de science politique Bonnie Campbell, la pandémie a mis en évidence des inégalités structurelles face aux vaccins. «Selon l’Organisation mondiale de la santé, il y a chaque jour six fois plus de rappels administrés dans le monde que de doses primaires dans les pays à faible revenu, rappelle la professeure. Cela résume en une phrase ce que l’on appelle l’injustice vaccinale.»

La pandémie met aussi en lumière les incohérences de nos stratégies pour faire face au virus sur le plan mondial, affirme Bonnie Campbell. En décembre dernier, la professeure a publié un article sur la plateforme La Conversation dans lequel elle expliquait que l’Afrique n’a pas accès aux vaccins en raison, notamment, d’une série de mauvaises décisions prises par des pays comme le Canada. Celui-ci a détourné des doses destinées à l’Afrique pour les besoins de sa propre population tout en maintenant les restrictions assurées par les brevets de fabrication des vaccins.

Dans les six premiers mois de la pandémie, le continent africain a mis en place rapidement une série de mesures sanitaires visant à freiner le virus. Dès l’irruption de la maladie, en 2020, le Centre de contrôle et de prévention des maladies de l’Afrique (CDC Afrique), basé en Éthiopie, a émis plusieurs directives, dont celui de renforcer les systèmes de surveillance afin de connaître quelles étaient les personnes infectées et les isoler, et ce, avant même qu’un tel système soit compris et déployé en Amérique du Nord. «Il existe une grande expertise cumulée sur le continent qui a dû faire face à plusieurs pandémies comme l’Ebola et la fièvre de Lassa», constate Bonnie Campbell.

Des tests rapides vendus au prix coûtant ont aussi été mis au point en 2020 par des chercheurs de l’Institut Pasteur à Dakar, au Sénégal. «Tout n’est pas rose, le contexte varie énormément d’un pays africain à l’autre, et certains dirigeants ont ignoré la gravité de la maladie, mais, dans l’ensemble, les populations ont démontré beaucoup de résilience et de discipline face à la maladie», précise la professeure.

Les ratés du programme COVAX

Le programme COVAX, instauré en 2020 afin de permettre à des pays à faible ou à moyen revenu d’avoir accès aux vaccins contre la COVID-19 en même temps que les pays plus nantis, devait sécuriser l’envoi des vaccins en Afrique. Or, il n’en fut rien. «Puisque la production mondiale de vaccins était insuffisante, au départ, pour couvrir tous les besoins, plusieurs pays soutenant le programme COVAX, dont le Canada, se sont servis à même les doses promises aux pays moins nantis», explique Bonnie Campbell. D’un côté, le Canada rassurait sa population en achetant assez de doses pour vacciner plusieurs fois chaque Canadien et, de l’autre côté, affirmait à qui voulait l’entendre être un ardent défenseur de l'accès équitable aux vaccins contre la COVID-19! «Cette pratique, qui a été très critiquée à l’époque, a désormais cessé», dit Bonnie Campbell.

Restriction sur les brevets du vaccin

Le programme COVAX a été ainsi contraint de réduire ses expéditions de doses de vaccins destinées à l’Afrique d’environ 150 millions de doses, et le continent s’est retrouvé face à un déficit de presque 500 millions de doses par rapport à l’objectif mondial fixé pour la fin de l’année 2021. Pour pallier cette situation et produire davantage de doses, il faudrait que tous les pays de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) acceptent de lever les brevets sur les vaccins. «Le Canada compte parmi les rares pays qui n’ont toujours pas appuyé la proposition de dérogation à certaines dispositions de l'Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle (ADPIC) concernant les vaccins contre la COVID 19, explique Bonnie Campbell. Une proposition qui a pourtant été acceptée par plus d’une centaine de pays membres de l’OMC, comme les États-Unis et plusieurs pays d’Europe.» Six pays d’Afrique, dont l’Afrique du Sud, le Maroc, l’Égypte et l’Algérie produisent néanmoins des vaccins, en collaboration avec la Russie et la Chine. Le Nigéria et le Sénégal développent aussi leur production. «Il existe une production de vaccins en Afrique, mais les brevets en freinent la pleine capacité», remarque la professeure.

Bonnie Campbell déplore également la fermeture brutale des frontières aux voyageurs provenant d’Afrique du Sud et de neuf autres pays d’Afrique qui a été imposée en novembre dernier par le Canada, notamment, suite à la découverte du nouveau variant Omicron. «En plus d’être une injustice, c’était un geste illogique qui ne reposait pas sur la science, puisque d’autres pays, où le variant avait aussi été décelé, n’ont pas fait l’objet de restrictions de la part du Canada, relève-t-elle. C’était une décision strictement politique.»

Qu’est-ce qui a pu motiver le gouvernement à prendre de telles mesures? «Le Canada agit comme s’il voulait ériger un mur pour se protéger du reste du monde en vaccinant sa population et en faisant fi du reste de la planète, constate la professeure. C’est pourtant mal comprendre la nature du virus et les stratégies à mettre en place pour endiguer la pandémie.»

Selon la professeure, la pandémie est une occasion pour les pays mieux nantis comme le Canada de revoir leurs relations avec l’Afrique. «Au lieu de rester dans une stratégie d’assistance, il faudrait briser les liens de dépendance et encourager l’autonomie des pays africains en insistant sur le fait que ces derniers doivent être responsables, entre autres, de leur propre production de vaccins.»

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