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Dire non aux attaques contre les journalistes

Les professionnels de l’information sont devenus des cibles sur les réseaux sociaux et aussi sur le terrain.

Par Claude Gauvreau

3 mars 2022 à 8 h 03

Mis à jour le 9 juin 2022 à 13 h 09

Série L’actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l’UQAM se prononcent sur des enjeux de l’actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Insultes, propos offensants, menaces physiques et même de mort, le cyberharcèlement à l’égard des journalistes prend diverses formes.
Photo: Getty/Images

Au cours de la dernière année, 72 % des journalistes au Canada ont subi du harcèlement dans le cadre de leur travail, le plus souvent en ligne, et 10 % ont reçu des menacés de mort, révélait un sondage réalisé à l’automne 2021 par la firme Ipsos. Dans une autre enquête (voir encadré) menée avant la pandémie auprès de journalistes québécois, plus de la moitié (50,8 %) des 264 répondants indiquaient avoir vécu du cyberharcèlement dans l’exercice de leurs fonctions.

«Si la même enquête avait été réalisée aujourd’hui, les chiffres auraient probablement été plus élevés compte tenu des tensions sociales causées par la pandémie et les mesures sanitaires», observe celui qui l’a réalisée, le professeur du Département de didactique Stéphane Villeneuve. «Il s’agit d’un pourcentage élevé en comparaison avec d’autres professions,. Ainsi, le cyberharcèlement touche environ 12 % des enseignants du primaire et du secondaire, et 40 % des membres du corps professoral dans les universités.»

Le professeur de l’École des médias Patrick White, responsable du programme de bac en journalisme, s’inquiète de l’hostilité à l’endroit des professionnels de l’information. Cette hostilité se manifeste non seulement sur les réseaux sociaux, mais aussi lors de reportages sur le terrain, comme le rapportait un article de La Presse paru le 20 février dernier, à l’occasion des récentes manifestations à Ottawa contre les mesures sanitaires. Témoignages à l’appui, l’article citait des cas de journalistes intimidés et agressés.

«Je suis journaliste depuis 32 ans et je n’ai jamais vu un tel niveau d’animosité envers les journalistes. Ce phénomène, particulièrement inquiétant pour la démocratie, s’est amplifié avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016.»

Patrick White,

Professeur à l’École des médias

«Je suis journaliste depuis 32 ans et je n’ai jamais vu un tel niveau d’animosité envers les journalistes, confie Patrick White. Ce phénomène, particulièrement inquiétant pour la démocratie, s’est amplifié avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016.Le gouvernement canadien a dans ses cartons un projet de loi sur les contenus préjudiciables en ligne, qui doit être déposé au cours des prochaines semaines. S’il est adopté, ce projet de loi devrait forcer les réseaux sociaux à assumer leurs responsabilités, ce qu’ils ne font pas actuellement.»

Documenter l’ampleur du cyberharcèlement

Spécialiste du phénomène de l’intimidation en ligne, le professeur Stéphane Villeneuve a mené son enquête, la première du genre au Québec, en partenariat avec la Fédération nationale des communications et de la culture de la CSN. L’étude a été soutenue financièrement par le Service aux collectivités de l’UQAM.

L’objectif était de documenter et de quantifier l’ampleur du cyberharcèlement dans le milieu de l’information au Québec au moyen d’un questionnaire en ligne diffusé auprès de reporters, de chroniqueurs et d‘animateurs – 51,1 % d’hommes et 48,1 % de femmes – œuvrant dans la presse écrite et les médias électroniques.

 Des compétences remises en cause

Insultes, propos offensants, menaces physiques (17,8 %) et même de mort (7,2 %), le cyberharcèlement à l’égard des journalistes prend diverses formes, révèle l’enquête de Stéphane Villeneuve. «Les femmes reçoivent des commentaires dégradants, souvent à caractère sexuel, alors que les hommes font l’objet d’attaques personnelles particulièrement agressives, note le professeur. De façon générale, les propos des harceleurs remettent en cause les compétences des journalistes, ceux-ci se faisant reprocher d’avoir un point de vue biaisé, de posséder un agenda politique caché ou de ne pas vérifier les faits.»

Le cyberharcèlement a des impacts nocifs sur le plan personnel – stress, anxiété, colère, dépression –, mais aussi sur le plan professionnel. Ainsi, 31 % des journalistes atténuent la couverture de certains sujets après avoir été harcelés, alors que 23 % choisissent de ne pas diffuser certaines informations et que 15 % abandonnent des sujets de reportage. «Des journalistes s’autocensurent par crainte de recevoir encore plus de menaces ou de faire l’objet de représailles, observe Stéphane Villeneuve. Ce qui est en cause, ce sont la liberté d’expression et la liberté de presse.»

Exercer le métier de journaliste est devenu dangereux, estime Patrick White. «Des entreprises comme Radio-Canada et TVA ont embauché des gardes du corps pour protéger leurs journalistes. Elles ont même enlevé leurs logos sur les camions de reportage et sur les micros lors de la couverture de certaines manifestations.»

«Des journalistes s’autocensurent par crainte de recevoir encore plus de menaces ou de faire l’objet de représailles. Ce qui est en cause, ce sont la liberté d’expression et la liberté de presse.» 

Stéphane Villeneuve,

Professeur au Département de didactique

Un harcèlement inévitable?

Près de 54 % des répondants à l’enquête de Stéphane Villeneuve considèrent que le cyberharcèlement est inévitable, qu’il fait désormais partie du travail journalistique. De plus, 57 % des journalistes ne rapportent pas les épisodes de harcèlement auprès de leur employeur.

«Il est important que les journalistes dénoncent publiquement ces incidents et alertent la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), insiste Patrick White. Cela pourrait permettre de calmer le jeu et d’éviter que les choses s’enveniment.» 

Par ailleurs, peu de mesures existent au sein des entreprises médiatiques afin de prévenir le cyberharcèlement et de soutenir les personnes qui en sont victimes, révèle l’enquête. «Les médias doivent élaborer des politiques claires et établir des plans d’action», souligne Stéphane Villeneuve.

«La  réflexion des entreprises de presse en matière de cybersécurité, par exemple, est peu avancée, soutient Patrick White. La FPJQ et l’Association canadienne des journalistes devraient tenir des états généraux afin d’adopter une position commune sur ces enjeux. Enfin, les lois fédérale et provinciale, notamment en matière de radiodiffusion, devront être mises à jour pour renforcer la liberté de presse.»

Les causes de l’hostilité

Divers facteurs sont avancés pour expliquer les causes de l’hostilité grandissante envers les journalistes, comme l’effritement de la confiance du public à l’endroit des médias, l’influence des courants pro-Trump au Canada et au Québec ou encore la polarisation des opinions.

«La violence croissante du débat public, amplifiée par les réseaux sociaux, est un facteur important, croit Stéphane Villeneuve. L’enquête a montré, par exemple, que certains enjeux sociaux particulièrement sensibles, tels que ceux reliés à la laïcité, aux campagnes électorales et aux activités des groupes d’extrême-droite, suscitaient de vives réactions en ligne.»

Selon le plus récent sondage Léger sur le degré de confiance accordée par la population à différents corps de métier, la note donnée aux journalistes était de 54 % seulement. «La confiance des citoyens à l’égard de la plupart des institutions est en chute libre depuis une trentaine d’années, rappelle Patrick White. Le scepticisme est grand envers les scientifiques, les avocats, les médecins. Et les journalistes n’y échappent pas.»

Pour renforcer le climat de confiance et pour contrecarrer les phénomènes d’intimidation et de haine, les deux professeurs plaident pour un élargissement de l’éducation aux médias, notamment auprès des jeunes dans les écoles primaires et secondaires. «Il faut s’assurer que les citoyens de demain comprennent le rôle et le fonctionnement des entreprises de presse ainsi que la nature du travail des journalistes, comme les différences entre un chroniqueur, un éditorialiste et un reporter qui rapporte la nouvelle», souligne Patrick White.

À l’UQAM, les étudiants en journalisme sont de plus en plus sensibilisés aux enjeux associés au cyberharcèlement. «On en parle régulièrement dans les cours, dit Patrick White. Les étudiants sont confiants dans l’avenir, tout en étant conscients des critiques dont les journalistes font l’objet et des dangers auxquels ils peuvent être exposés.» 

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