En cet après-midi de novembre, une horde d’enfants envahit le musée McCord, au centre-ville de Montréal. Les jeunes de quatrième à sixième année de l’école Querbes viennent voir l’exposition Montréal dans l’œil de Vittorio, consacrée à l’affichiste montréalais de réputation internationale, dont ils connaissent déjà le petit diable vert, emblème du Festival juste pour rire. Ils auront droit à une visite guidée par le commissaire de l’exposition, Marc H. Choko, professeur émérite à l’École de design, qui leur fera découvrir l’artiste, ses inspirations, son humour et ses passions.
Premier arrêt: Beauté mobile, une affiche réalisée en 1995 pour le Musée des beaux-arts de Montréal. Après avoir amené les enfants à déceler les voitures qui se cachent dans les formes abstraites de l’affiche, le professeur les interroge sur la technique utilisée par Vittorio. «Comment a-t-il fait ça?» demande-t-il. Dessin, décalque, les enfants y vont de leurs propositions et ne tardent pas à découvrir la technique du papier découpé qui sera si souvent celle de Vittorio.
Du même coup, le commissaire leur fait remarquer les formes simples et les couleurs franches, souvent très vives, qui caractérisent le style de l’affichiste. On se déplace devant une deuxième affiche: Exposition internationale d’art pornographique, réalisée en 1967 pour une exposition… inventée! On entend des rires et des murmures. Marc Choko explique que Vittorio adorait les femmes, qu’il a d’ailleurs très souvent représentées, nues ou habillées, dessinées ou photographiées, comme les enfants peuvent le voir sur les murs de la salle. «Il aimait les regarder», dit-il en attirant le regard des enfants sur un détail incongru qui s’est greffé aux formes voluptueuses – et, encore une fois, quelque peu abstraites – de l’affiche: une serrure. «Comme quand on regarde à travers le trou d’une serrure…»
La visite se poursuit. Des photos en noir et blanc prises dans les années 60 et 70 illustrent l’univers dans lequel Vittorio a évolué et qu’il a représenté dans ses affiches, les bars, les cafés, les artistes, la musique, le cinéma, le théâtre, la danse. À l’époque, la métropole connaît un véritable boom culturel. C’est aussi une période d’effervescence sociale, marquée par la libération sexuelle, l’émancipation des femmes et les luttes sociales. Des thèmes qui vont s’inviter dans l’œuvre graphique de l’artiste, qui produit des affiches sur l’environnement (Ne coupez pas les arbres), sur le nucléaire ou les expropriés de Mirabel.
L’exposition se compose de près de 125 affiches, photographies, illustrations, magazines, jouets et bandes dessinées, dont la plupart proviennent de la collection de Judith Adams, dernière compagne de Vittorio. À côté des magnifiques affiches créées par Vittorio pour l’Opéra de Montréal ou le théâtre, elle permet de découvrir des affiches de film (À tout prendre, À soir on fait peur au monde), des couvertures du Time, des pochettes de disques (pour Offenbach, entre autres), un ensemble de brochures d’entreprise, véritables petites œuvres d’art au design très épuré, ainsi que de nombreux dessins et caricatures illustrant l’humour espiègle et souvent irrévérencieux de ce prolifique créateur. La visite se termine avec les robots collectionnés par l’artiste, exposés dans une petite salle consacrée à l’esprit enfantin de Vittorio. «Vittorio regardait le monde comme un enfant et il a toujours cultivé ce regard», explique le commissaire à son jeune public.
Né en 1932 à Zadar, en Croatie (à l’époque Zara, en Italie), Vittorio Fiorucci a fui la guerre avec sa famille pour s’installer à Venise, ville natale de son père, et ensuite immigrer seul à Montréal, en 1951. Il va y passer toute sa vie d’adulte et capter dans son œuvre l’évolution culturelle de la métropole. Déjà bien établi au milieu des années 1960, il est reconnu au début des années 1980 comme l’un des affichistes les plus réputés dans le monde. Des expositions de ses œuvres sont présentées en Amérique du Nord ainsi qu’en Europe, mais l’artiste, décédé en 2008, n’avait jamais eu droit à une exposition d’envergure dans la ville à laquelle il était si attaché. Ni, d’ailleurs, à un ouvrage digne de ce nom. C’est cette double carence que Marc Choko vient combler avec cette exposition et le livre superbement illustré qui l’accompagne, Dans l’œil de Vittorio, publié conjointement par le Musée McCord et les Éditions de l’Homme.
L’exposition est présentée jusqu’au 10 avril 2016.