Mis sur pied en mars 2015, le Centre montréalais de prévention de la radicalisation menant à la violence pourra compter sur un investissement à part égale de deux millions de dollars provenant de la Ville de Montréal et du gouvernement du Québec, a-t-on appris la semaine dernière. «Un tel centre, axé sur les actions préventives afin de contrer l’endoctrinement idéologique – religieux ou politique – qui conduit à la violence, n’a pas d’équivalent ailleurs en Amérique du Nord», souligne Jocelyn Bélanger, professeur au Département de psychologie. Ce spécialiste des processus de radicalisation a contribué à mettre sur pied la structure du Centre de prévention.
Géré par un organisme à but non lucratif, le Centre sera une entité distincte du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), tient à préciser Jocelyn Bélanger. «Quand le Centre a été mis en place, une ligne téléphonique a été créée sous la supervision du SPVM. Elle est désormais gérée par le Centre de manière indépendante et permet dès maintenant à la population de joindre un intervenant, sans frais, et ce, de partout au Québec.»
Le Centre de prévention de la radicalisation cherchera à établir des liens avec des organismes similaires à l’étranger. «Il est important de partager des informations et d’apprendre des meilleures pratiques», note le professeur. En France, par exemple, le Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) fournit de l’aide aux familles et aux jeunes radicalisés ou en voie de l’être grâce à un soutien psychologique et à des séances de désendoctrinement. Aux Pays-Bas, un des rares pays à favoriser une approche transversale, le Radicalisation Awareness Network (RAN) mise d’abord sur la prévention et l’intégration sociale en mettant en commun l’expertise de spécialistes de première ligne, tels que des chercheurs, des travailleurs sociaux et des policiers communautaires.
Intervenir en amont
Le Centre montréalais centrera ses activités sur la prévention en amont d’actes de violence liés à la radicalisation ainsi que sur la formation d’intervenants. «La ligne téléphonique est un premier outil de prévention, dit Jocelyn Bélanger. Elle ne servira pas à la délation, mais offrira, de façon confidentielle et anonyme, des informations, des conseils pratiques et de l’aide psychologique aux familles et aux amis qui s’inquiètent des comportements d’un de leurs proches. Auparavant, ces personnes ne savaient pas quoi faire. Elles se taisaient ou alertaient les forces policières.» Un site web sera par ailleurs créé pour donner, lui aussi, de l’information et pour contrer les mythes entourant le phénomène de la radicalisation. «En octobre dernier, lors des attentats à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa, on a entendu le discours selon lequel les terroristes sont des malades mentaux, rappelle le chercheur. Pourtant, aucune recherche sérieuse n’a permis, jusqu’à maintenant, de confirmer cette hypothèse.»
Il est vrai qu’il n’existe pas de profil type de l’aspirant au djihad ou au terrorisme en général, ce qui rend d’autant plus difficile leur détection, observe Jocelyn Bélanger. «Peut-être que l’on parviendra à établir un tel profil dans l’avenir. Mais, pour le moment, c’est impossible avec les données dont on dispose.»
Pour le psychologue, il importe avant tout de comprendre les sources de motivation des personnes qui s’engagent dans un processus de radicalisation. «Ces individus sont rarement des idéologues, dit-il. Ils connaissent très peu et comprennent très mal l’idéologie pour laquelle ils sont prêts à se battre. Ils adhèrent à des idéologies manichéennes parce qu’elles fournissent des réponses simples, rassurantes, à leurs questions et, surtout, parce qu’elles donnent un sens à leur existence. Joindre les rangs d’un groupe radical procure en outre un sentiment de pouvoir et un statut.»
Déradicaliser
Jocelyn Bélanger croit qu’il est possible de déradicaliser des personnes qui ont adhéré à des groupes terroristes ou qui songent à le faire. Le chercheur a étudié les expériences menées au Sri Lanka auprès des Tigres tamouls, un groupe ethno-nationaliste violent. «Après l’élimination du groupe, en 2009, le gouvernement a aidé 11 000 anciens combattants, dont plusieurs avaient tué des gens et commis des actes terroristes, à réintégrer la société. Résultat: le taux de récidive était nul. On a aussi mis en place un programme de déradicalisation en Allemagne, destiné à des militants d’extrême-droite. Là encore, le taux de récidive était très bas, de 3 % seulement.»
Au Québec, et à Montréal en particulier, les Centres jeunesse peuvent jouer un rôle clé auprès des jeunes radicalisés, estime Jocelyn Bélanger. «Ces organismes sont aux premières lignes. Ils tissent des lien étroits avec les familles et les communautés d’appartenance des jeunes, ethnoculturelles et religieuses notamment.»
Les Centres jeunesse ont développé une expertise pour aider des jeunes à quitter les gangs de rue et à se réinsérer socialement. Une expérience dont on peut s’inspirer, soutient le professeur. «Le parallèle entre les gangs de rue et les groupes radicaux est intéressant. Les deux cherchent à combler des besoins psychologiques et fournissent des points de repère: sentiment d’appartenance, valorisation personnelle, estime de soi. Pour déradicaliser les membres des gangs, on leur propose des alternatives stimulantes. Faire de la boxe, par exemple. Cela permet aux jeunes de s’intégrer dans un réseau social, d’éprouver un sentiment de puissance et de se sentir respectés.»
Autre exemple: dans la communauté arabophone, on invite des gens d’affaires et des entrepreneurs à rencontrer des jeunes et à agir auprès d’eux à titre de mentors pour les aider à acquérir des compétences et à accomplir leurs rêves.
Bien que son mandat se termine bientôt, Jocelyn Bélanger devrait continuer de collaborer avec le Centre de prévention, notamment sur le plan de la formation et de la recherche. «C’est bien parti, dit-il. Le Centre s’est d’ailleurs donné un directeur compétent qui a toute ma confiance.» Il s’agit d’un diplômé de l’UQAM, Herman Okomba-Deparice (Ph.D. science politique, 2010), qui a travaillé pendant 10 ans au SPVM en tant que spécialiste des relations interculturelles et, plus récemment, des questions de radicalisation.