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Les défis de l’intégration

Micheline Milot est la co-auteure d’un mémoire sur le projet de nouvelle politique québécoise en matière d’immigration.

Par Claude Gauvreau

23 février 2015 à 16 h 02

Mis à jour le 23 février 2015 à 16 h 02

Selon la professeure Micheline Milot, l’école est une institution phare dans la construction du vivre-ensemble. Photo: Istock

Comment faciliter l’intégration des nouveaux arrivants ? Comment combattre les préjugés et la discrimination à leur égard ? Quel est le rôle de l’école dans la construction du vivre-ensemble ? Ces questions sont au centre du mémoire que le Centre d’études interethniques des universités montréalaises (CCETUM) a présenté récemment à la Commission des relations avec les citoyens. Le mémoire, rédigé par les directrices du CEETUM,  les professeures Micheline Milot, du Département de sociologie, et Deirdre Meintel, de l’Université de Montréal, commentait le projet de nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion. Celle-ci doit être rendue publique le printemps prochain. Trois autres professeurs de l’UQAM ont participé à la rédaction du document: Richard Bourhis, du Département de psychologie, ainsi que Nicole Carignan et Maryse Potvin, du Département d’éducation et formation spécialisées.

La nouvelle politique remplacera l’Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration, adopté en 1990 par l’Assemblée nationale. Bien que des progrès significatifs aient été réalisés dans ces domaines depuis 25 ans, les changements survenus dans les flux migratoires sur la scène internationale et l’évolution des besoins du Québec rendaient nécessaire l’élaboration d’une nouvelle politique, estime Micheline Milot. «L’énoncé de 1990 et les stratégies d’action qui en ont découlé n’ont pas engendré tous les fruits attendus, dit-elle. Les immigrants et les membres des minorités ethnoculturelles ne bénéficient toujours pas d’une intégration optimale, en particulier au marché de l’emploi.»

Selon le projet de politique, des barrières systémiques nuisent à l’intégration socioéconomique. «Le taux de chômage chez les immigrants et les membres des groupes racisés est trois fois plus élevé que dans la population en général, note la professeure. Des enquêtes de la Commission des droits de la personne montrent que les individus ayant un nom à consonance canadienne-française ont 60 % plus de chances d’être convoqués à une entrevue pour un emploi que ceux dont le nom est à consonance arabe ou africaine.» Une situation qui contribue à la sous-représentation des groupes minoritaires dans la fonction publique municipale et provinciale, chez les élus, dans les entreprises et dans les médias.

«Pour les nouveaux arrivants, la déception de ne pas voir leurs compétences pleinement reconnues est d’autant plus grande qu’ils ont été sélectionnés par le Québec et ont choisi de venir s’établir ici», souligne Micheline Milot.

Expliquer l’interculturalisme

Selon la ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Kathleen Weil, le modèle québécois de l’interculturalisme mérite d’être expliqué dans la nouvelle politique. La codirectrice du CEETUM croit aussi qu’il faut mieux définir ce modèle, dans lequel l’affirmation de l’identité nationale du Québec et du français comme langue commune occupe une place centrale. «La difficulté consiste toujours à conjuguer cette affirmation et l’ouverture à la diversité culturelle, observe-t-elle. Il est  impératif de trouver des moyens pour rendre plus inclusifs les institutions publiques et le marché de l’emploi. Parler d’interculturalisme sans créer ces conditions équivaut à tenir un discours vertueux mais vide sens.»

Un processus réciproque

Micheline Milot appuie la conception défendue par le projet de politique selon laquelle l’intégration est un processus réciproque. «Cela signifie d’abord que l’État et la société d’accueil ont le devoir et la responsabilité d’aménager les mécanismes d’inclusion et de fournir aux immigrants tous les moyens leur permettant d’assumer leur propre part de responsabilité, notamment en ce qui concerne l’apprentissage du français, et d’exercer leur citoyenneté. C’est d’autant plus important si l’on veut éviter les phénomènes de repli identitaire.»

La chercheuse considère que les débats sur les accommodements raisonnables et le projet de Charte des valeurs du Parti québécois ont contribué à nourrir des inquiétudes dans la population. On craindrait ainsi  que les valeurs, notamment religieuses, de certains groupes minoritaires puissent être incompatibles avec leur intégration. Ces débats auraient même renforcé la perception que l’immigration n’est pas un apport, mais une menace, soutient la professeure. «Pourtant, il n’existe pas au Québec de groupe organisé qui conteste ouvertement les droits et libertés de la personne et les valeurs démocratiques d’égalité, dont l’égalité entre les hommes et les femmes.»

Une institution phare

La proportion d’élèves issus de l’immigration, nés dans un autre pays ou au Québec, mais dont l’un des parents est d’origine étrangère, a presque doublé depuis la fin des années 1990. «L’école est l’institution phare qui permet d’éduquer à la diversité et aux droits et libertés, souligne Micheline Milot. La sensibilité à ces questions n’est pas une vertu naturelle. Cela s’apprend et s’intériorise.» Le milieu scolaire, toutefois, ne peut pas assumer seul tout le travail d’intégration. «Si les enfants vivent à l’école un rapport positif à la diversité, mais voient leurs parents éprouver des difficultés à s’intégrer, ils percevront une contradiction entre les vertus civiques inculquées en classe et la réalité vécue par leur famille», observe la professeure.

Celle-ci insiste sur l’importance d’offrir une formation continue aux enseignants. Dans la formation des futurs enseignants du primaire et du secondaire, un seul cours obligatoire portant sur les problématiques interculturelles est offert dans les universités montréalaises.

Des recherches ciblées

Il y a quelques années, le gouvernement libéral a aboli le Conseil québécois des relations interculturelles. Selon Micheline Milot, la disparition de cet organisme indépendant, qui jouait un rôle d’interface entre le gouvernement, les institutions publiques et parapubliques et le milieu scolaire, a laissé un vide. «Le Québec devrait se doter d’un organisme semblable, qui pourrait comprendre les besoins sur le terrain, piloter des recherches et fournir des avis éclairés.»

La professeure croit en la nécessité de développer des recherches ciblées sur les barrières qui nuisent à l’intégration. «Nous devons d’abord documenter le processus migratoire lui-même et comprendre par quels mécanismes se créent au sein de la population des sentiments d’inquiétude à l’égard de l’immigration. Enfin, nous devons nous donner des outils qui permettent d’évaluer, de façon systématique, l’efficience des politiques publiques en matière d’immigration et d’inclusion.»