Peu de temps après avoir terminé ses études de piano classique au conservatoire, dans les années 1990, Frédéric Léotar tombe par hasard sur un enregistrement d’un chant diphonique. Ce chant, qui permet d’exprimer deux sons simultanément par la gorge, est pratiqué par les Touvas, un peuple nomade de la Sibérie. C’est le choc. «J’étais à la fois profondément bouleversé et choqué par une telle musique qui n’avait absolument rien à voir avec le système musical dans lequel j’évoluais, témoigne l’ethnomusicologue et chargé de cours du Département de musique. Dès lors, je me suis intéressé à la musique d’un point de vue anthropologique, à sa dimension symbolique et à ce qu’elle représente pour les populations.»
Depuis 15 ans, l’ethnomusicologue parcourt la steppe eurasienne à la recherche de chants et de musiques des populations nomades turciques (adjectif relatif aux langues et aux peuples turques d’Asie centrale) de tradition orale. Ses pérégrinations au Kazakhstan, au Kirghizistan, en Ouzbékistan, au Karakalpakstan, une république autonome de l’Ouzbékistan, et dans la république de Touva, située dans l’extrême sud de la Sibérie, ont fait l’objet d’un premier ouvrage publié en 2014 aux Éditions J. Vrin. Intitulé La steppe musicienne. Analyses et modélisations du patrimoine musical turcique, l’ouvrage présente différents répertoires musicaux de la vie quotidienne et rituelle de ces nomades turcophones pour la plupart agro-pasteurs, dont des chants pour calmer ou encourager les animaux à produire du lait, des berceuses, des lamentations funéraires, des chants de divination, de mariage et de travail accompagnant par exemple le tissage. Un répertoire en ligne , où il est possible d’écouter des extraits sonores et de voir des vidéos, est aussi disponible.
Des sons de la nature
Ces nomades habitant sous les yourtes, l’habitat traditionnel des peuples d’Asie centrale, vivent en symbiose avec la nature. Au même titre que les chants diphoniques des Touvas, les sons produits par ces populations nomades sont au départ destinés à imiter les sons de leur environnement comme le vent, le ruisseau et les oiseaux. «Chaque forme diphonique renvoie à un élément de la nature, observe le chercheur. Si on essaie d’imiter de tels sons, il n’y a pas de mélodie. Ce n’est qu’à travers des expériences gutturales que l’on peut réussir à produire, non pas des notes de musique, mais un timbre sonore particulier.»
Ce chant typique donne également des indices sur la manière dont ces nomades conçoivent et perçoivent la musique. «Ces derniers recherchent plutôt un son idéal; ils essaient de se rapprocher du timbre, celui du ruisseau ou des galets qui roulent au fond, explique Frédéric Léotar. C’est totalement différent d’une pièce de Bach ou de Mozart dans laquelle il y a un développement; la musique avance, elle bouge. Pour eux, la perception de la musique renvoie plutôt à une image fixe. La musique n’est pas en développement.»
« Selon leurs croyances, les nomades turcophones chantent également pour les esprits, sensibles à la musique, qui peuplent leur immense territoire. La musique est un moyen pour atteindre les esprits, s’allier aux bons esprits tout en luttant contre les mauvais »
Frédéric Léotar,
Ethnomusicologue et chargé de cours au Département de musique
Amadouer les esprits
Selon leurs croyances, les nomades turcophones chantent également pour les esprits, sensibles à la musique, qui peuplent leur immense territoire. «La musique est un moyen pour atteindre les esprits, s’allier aux bons esprits tout en luttant contre les mauvais», relève Frédéric Léotar. Une berceuse chantée par la mère va servir à protéger le bébé dans son berceau des mauvais esprits qui pourraient l’attaquer durant la nuit pendant que l’âme du petit flotte quelque part. «Il ne faut surtout pas déplacer le berceau afin que l’âme du bébé puisse retrouver son chemin. Ces croyances d’un monde invisible vont conditionner les gestes du quotidien. C’est très ritualisé», fait remarquer le professeur.
Comme ces chants relèvent de la sphère intime entre les nomades et les membres de leurs familles ou les bêtes de leurs troupeaux, l’accès à une telle intimité a été difficile pour le chercheur. «Au début de mes recherches, j’étais un pur étranger et les gens ne voulaient pas chanter devant moi ou décidaient tout bonnement de chanter hors contexte! Je n’avais aucune idée à quoi faisait référence le chant», se remémore celui qui parle aujourd’hui couramment le russe– la lingua franca des nomades– pour communiquer. «Bien que ces nomades parlent des langues appartenant à la grande famille linguistique ouralo-altaïque, ils ont vécu longtemps sur un vaste territoire faisant partie de l’Union soviétique de l’époque, explique-t-il. C’est pour cela qu’ils utilisent le russe pour se comprendre.»
Au fil de ses nombreuses recherches de terrain, l’ethnomusicologue a réussi à nouer de solides relations avec les nomades et avec de nombreux collaborateurs sur place, qui lui ont facilité le travail. Mandaté par l’UNESCO, Frédéric Léotar a réalisé en 2010 l’inventaire du patrimoine musical turcique du Karakalpakstan tout en formant des intervenants du milieu culturel ouzbéko-karakalpak à l’ethnomusicologie de terrain, mettant ainsi en place un projet de sauvegarde du patrimoine.
Un même système musical de référence
Selon l’ethnomusicologue, qui enseigne le cours Musiques du monde donné aux étudiants du premier cycle, la musique est d’abord une forme symbolique émanant d’une culture, à travers laquelle les humains s’expriment et manifestent leur authenticité et leur identité. Celui qui est aussi chercheur à l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique, qui réunit plus d’une centaine de chercheurs en musique provenant d’universités québécoises, canadiennes et étrangères, a procédé à une véritable analyse musicale des répertoires nomades turciques au moyen d’outils de la musicologie occidentale et de l’ethnomusicologie, «afin de mieux comprendre la structure de base de la musique, le système à partir duquel elle est produite et les valeurs qui lui sont associées.» Le chercheur est arrivé à la conclusion que cette culture nomade forme en fait une grande aire culturelle. «J’utilise le terme ”steppe musicienne” comme un symbole pour faire référence à cette culture homogène représentant une même réalité, dit-il. En enregistrant les musiques des différentes populations que j’ai étudiées, il se dégageait une forme d’homogénéité sur plusieurs plans: celui des répertoires utilisés, celui du rapport avec le divin et celui des relations sociales claniques.»
Comme le rythme de vie des nomades de la steppe eurasienne est de plus en plus influencé par la modernité, leur patrimoine vivant est en train de disparaître, souligne Frédéric Léotar. «C’est pour cette raison que je me dois, en tant qu’ethnomusicologue, d’enregistrer ces chants avant qu’ils ne s’éteignent. Ils constituent des témoignages d’une humanité qui s’exprime en musique.»