Deux nouveaux sondages (Ipsos et Ekos), publiés le 14 octobre, placent les libéraux de Justin Trudeau en tête dans les intentions de vote, à 36 et 37 %, contre 31 % pour les conservateurs et 21 et 24 % pour le NPD. Si le chef libéral récolte le plus grand nombre de sièges le 19 octobre, mais hérite d’un mandat minoritaire, on peut penser qu’il pourra compter sur l’appui du NPD afin de se maintenir au pouvoir. Mais si Stephen Harper obtient le plus de sièges, sans être majoritaire, les autres partis pourraient-ils s’entendre pour former un gouvernement de coalition?
«La perspective de former un gouvernement de coalition représente toujours une option possible et légitime dans notre régime parlementaire de type britannique», soutient le chargé de cours du Département de science politique André Lamoureux. Selon lui, rien, dans la Constitution et dans les conventions, ne dit qu’un parti politique à la tête d’un gouvernement minoritaire doit toujours gouverner seul.
Il existe d’ailleurs des précédents et des pratiques qui ont été reconnues constitutionnellement, rappelle André Lamoureux. «En 1848, Londres avait désigné deux chefs de gouvernement au Canada, Lord Baldwin et Louis-Hippolyte Lafontaine, soit les leaders des partis politiques – lesquels à cette époque n’étaient pas encore pancanadiens – qui avaient remporté une majorité dans l’ouest et dans l’est du pays.» Après la Confédération de 1867, le Canada ne connaîtra qu’un seul autre gouvernement de coalition, celui de Robert Borden, en 1917.
Des gouvernements de coalition ont toutefois vu le jour dans certaines provinces. En 1929, le lieutenant-gouverneur de la Saskatchewan avait ainsi confié le pouvoir à deux partis d’opposition plutôt qu’au parti libéral minoritaire. Autre exemple, celui des élections provinciales de 1985 en Ontario. Cette année-là, Frank Miller, chef du Parti conservateur, avait obtenu 58 sièges, contre 48 pour le Parti libéral et 25 pour le NPD. Les deux partis d’opposition avaient alors conclu un accord formel, assorti d’un programme politique commun, pour faire tomber le gouvernement conservateur minoritaire. «Voulant conserver le pouvoir, Frank Miller, à l’instar de Stephen Harper et de certains commentateurs politiques aujourd’hui, avait évoqué une tentative de coup de force constitutionnel, souligne le chargé de cours. Le lieutenant-gouverneur de l’Ontario lui avait répondu que les chefs de partis qui bénéficiaient de la confiance du Parlement, donc d’un appui majoritaire des députés élus démocratiquement, pouvaient former le gouvernement. Un scénario similaire pourrait survenir après le 19 octobre.»
Le hic est que Justin Trudeau a maintes fois déclaré qu’il rejetterait toute forme de coalition avec les néodémocrates. «Seuls les tiers partis, conscients qu’ils ne pourront pas former le gouvernement, se disent en faveur d’une coalition, observe André Lamoureux. Ce n’est pas le cas du Parti libéral actuel, lequel aspire à prendre le pouvoir et à obtenir le maximum de sièges. Il n’est donc pas étonnant que Justin Trudeau ait tenu un discours opposé à l’idée de coalition pendant la campagne électorale.» Cela dit, le chef libéral pourrait être forcé de faire preuve d’ouverture. «Une coalition entre libéraux et néodémocrates pourrait même inclure le Bloc québécois si ce dernier parvient, comme en 2008, à récolter une vingtaine de sièges», note le chargé de cours.
Le Canada a connu trois gouvernements minoritaires successifs lors des élections de 2004, 2006 et 2008. «Cela témoigne de l’éclatement du bipartisme, en particulier au Canada anglais, soutient André Lamoureux. Le NPD a connu une montée progressive à partir des années 1960 et est devenu une force incontournable dans l’ouest du pays au cours des années 70 et 80. Puis, peu à peu, il a étendu ses ramifications dans les Maritimes et au Québec. Aujourd’hui, nous avons un système politique à quatre partis, qui favorise l’élection de gouvernements minoritaires.»