Au Québec, bien que les églises soient désertes, 60 % des gens se disent encore catholiques. Comment expliquer ce paradoxe ? Pendant longtemps, le catholicisme s’est inscrit quotidiennement dans la culture, les mœurs et les rites des Québécois. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces questions, et bien d’autres, seront abordées lors du congrès annuel de la Société canadienne d’histoire de l’Église catholique (SCHEC), qui se tiendra à l’UQAM les 2 et 3 octobre prochains.
Ayant pour thème les «mutations et recompositions des expressions culturelles du catholicisme québécois», le congrès réunira des chercheurs provenant de différents horizons disciplinaires – histoire, sciences des religions, anthropologie, sociologie –, qui s’intéressent aux notions de «religion populaire» et de «religion culturelle», ainsi qu’à la dimension catholique de la culture québécoise. «Par-delà les questions de la foi, du respect des pratiques religieuses et de la connaissance du dogme, cet événement sera l’occasion de réfléchir à l’utilisation culturelle – patrimoniale et identitaire – du catholicisme et à ses manifestations populaires», explique Catherine Foisy, professeure au Département de sciences des religions et responsable scientifique du congrès.
Un réservoir de rites
L’Église catholique n’a pas réussi à s’adapter aux transformations culturelles récentes de la société québécoise, observe Catherine Foisy. «Jusqu’au milieu des années 80, l’Épiscopat était demeuré en phase avec certains mouvement sociaux et organismes communautaires. Mais le vent a tourné sous le pontificat de Jean-Paul II», affirme-t-elle. Dans le Québec d’aujourd’hui, le catholicisme semble davantage sollicité à titre d’attribut identitaire et de réservoir de rites. «Les gens se réfèrent moins au message catholique ou chrétien qu’aux rites de passage accompagnant les naissances, les mariages et les décès. Les expressions populaires du catholicisme prennent aujourd’hui des formes variées», note la professeure.
À la suite du concile Vatican II (1962-1965) et dans le sillage du renouveau charismatique des années 1970 – un mouvement né aux États-Unis de la rencontre entre catholiques et pentecôtistes –, on a vu apparaître au Québec et en Europe des communautés dites nouvelles, composées de laïcs et de prêtres, de célibataires et de couples mariés, qui cherchent à inscrire l’Évangile au centre de leur vie. «Ces communautés suscitent un certain intérêt auprès de jeunes adultes en proposant une expérience individualisée du christianisme, précise Catherine Foisy. Elles ont une vocation œcuménique et possèdent leurs propres pratiques liturgiques, qui se distinguent des célébrations catholiques romaines. Certains de leurs membres sont invités à témoigner de leur démarche spirituelle dans des écoles secondaires. Ces communautés sont reconnues par Rome, mais des théologiens s’interrogent sur le statut qu’on peut leur accorder en vertu du droit canon.»
Les quelque 3 000 croix de chemin qui parsèment le paysage rural québécois sont un autre exemple d’expression populaire du catholicisme. Faites en bois et d’une hauteur de 15 pieds environ, ces croix ont été des objets de dévotion populaire jusque dans les années 1960, puis elles ont été progressivement abandonnées. Depuis la fin des années 90, toutefois, les résidents de communautés rurales sont nombreux à les restaurer ou à les reconstruire. Pour leurs propriétaires actuels, les croix ne font pas seulement partie d’un patrimoine sécularisé. Elles ont toujours un caractère religieux.
Représentations culturelles
Lors du congrès, des chercheurs présenteront des communications sur les représentations du catholicisme dans les productions culturelles, notamment dans les œuvres littéraires de Jacques Ferron et d’Anne Hébert et même dans la bande dessinée. «Il est toujours fascinant de voir comment les artistes québécois posent la question du catholicisme et, plus largement, celle du religieux, souligne la professeure. Un cinéaste comme Bernard Emond, par exemple, appartient à la génération des baby boomers qui a rejeté le pouvoir de l’Église, considéré comme rétrograde et obscurantiste. Emond se dit agnostique tout en reconnaissant qu’il aimerait avoir la foi. Il a produit une trilogie sur les valeurs théologales sans verser dans le folklore.»
Un devoir d’inventaire
Selon Catherine Foisy, le Québec a un devoir d’inventaire à l’égard de son héritage catholique. «Il s’agit de décider ce que nous voulons conserver et mettre en valeur, dit-elle. Nous commençons à saisir l’ampleur de la dimension religieuse dans la construction de notre identité collective, à approfondir les multiples facettes, laïques y compris, de cette présence dans notre passé et dans notre actualité.»
Ainsi, une approche nouvelle de l’héritage des communautés religieuses s’intéresse au processus de patrimonialisation de leurs pratiques sociales et institutionnelles. Certaines d’entre elles ont été très actives dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’assistance sociale. Dans quelle mesure trouve-t-on des traces de leurs actions dans les institutions de santé et services sociaux qui, aujourd’hui, caractérisent le paysage socio-sanitaire du Québec ?
La professeure se réjouit de la présence de jeunes doctorants et postdoctorants au congrès. «Ces jeunes chercheurs étudiants ont une curiosité intellectuelle par rapport au passé catholique du Québec. Certains ont entendu leurs grands-parents raconter des choses sur cette époque. Pour eux, étudier le rôle et l’influence du catholicisme au Québec est presque aussi exotique qu’étudier le bouddhisme», dit Catherine Foisy en riant.