Le cinéma a toujours entretenu des rapports étroits avec l’histoire. Pensons à des films comme Naissance d’une nation (1915), de David Griffith, qui dépeint les débuts des États-Unis, Nuit et brouillard (1956), d’Alain Resnais, témoignage bouleversant sur les camps d’extermination nazis, L’armée des ombres (1969), de Jean-Pierre Melville, qui rend hommage à la résistance française, ou Les ordres (1974), du Québécois Michel Brault, sur la loi des mesures de guerre en octobre 1970. Bref, l’histoire du cinéma regorge de films – fictions ou documentaires – qui ont contribué à façonner nos représentations du passé.
L’historien Pascal Bastien, lui-même grand amateur de cinéma, souhaite alimenter la réflexion sur ces questions. Il est l’instigateur d’une première collaboration entre le Département d’histoire et la Cinémathèque québécoise. Celle-ci proposera, chaque trimestre, la projection d’un film à caractère ou d’importance historique, lequel sera présenté et commenté par un professeur de l’UQAM. Pascal Bastien ouvrira le bal le 14 octobre prochain, à 14 h, en introduisant le film M le maudit, du cinéaste allemand Fritz Lang. Ce classique du cinéma, réalisé en 1931, sera diffusé à la salle Claude-Jutra de la Cinémathèque. L’entrée est libre. Puis, le 20 janvier, le public pourra voir La grande illusion (1937) de Jean Renoir, une parabole pacifiste considérée comme un chef-d’œuvre du cinéma mondial. Ce film sera présenté par le professeur Andrew Barros, du Département d’histoire, qui animera assi la causerie.
Au trimestre dernier, Pascal Bastien avais pris l’initiative, avec l’appui de ses étudiants, d’organiser à la Cinémathèque une projection du film Napoléon, d’Abel Gance, autre classique du cinéma. «L’expérience fut formidable, dit-il. Regarder un film dans l’une des magnifiques salles de la Cinémathèque, c’est pas mal moins banal que de le faire en salle de classe.»
Le professeur entend privilégier à la fois le cinéma historique et l’histoire du cinéma. «Nous voulons créer une tradition, celle du cinéma historique de l’UQAM, en partenariat avec la Cinémathèque. Le défi consiste à proposer des films qui ont eu une importance dans les représentations de l’histoire au cinéma, tout en constituant un tournant dans l’histoire du cinéma. J’ai envie d’une programmation variée, qui s’adressera non seulement aux étudiants mais aussi au grand public. La formule sera un film, un prof, différents chaque fois. Si tout va bien, nous pourrons envisager de présenter plus d’un film par trimestre.»
Préfiguration du nazisme
M le maudit est le premier film parlant de Fritz Lang, l’un des grands cinéastes de l’époque de la République de Weimar et de la période de l’expressionnisme allemand qui, jusqu’alors, avait dirigé plus d’une douzaine de films muets, dont le célèbre Metropolis. M le maudit met en scène les habitants d’une ville allemande jetés dans la terreur par un meurtrier d’enfants.
«Ce film a fait l’objet de multiples interprétations de la part des historiens, rappelle Pascal Bastien. Certains y ont vu une métaphore de l’Allemagne en crise du début des années 30, d’autres y ont décelé une préfiguration de la montée du nazisme, en raison notamment de la description de la misère et de l’angoisse, du comportement hystérique des foules. Le film illustre la volonté commune de condamner le responsable d’un mal que l’on veut combattre. Il se termine quand le meurtrier, un malade, clame son irresponsabilité mentale.»
M le maudit est aussi un film fascinant pour son utilisation du son. «L’intrigue se déroule à partir du son, lequel suggère la peur et l’angoisse», souligne l’historien. L’un des personnages centraux du film est un aveugle qui reconnaît le meurtrier grâce à une chanson que celui-ci sifflote. «Le son devient un outil narratif, le moteur des actions et des émotions.»
Des chevauchements
Depuis ses origines, le cinéma a voulu rendre compte, à travers ses reconstitutions, de faits, d’époques ou de bouleversements historiques: chute de la Rome antique, Révolutions française et russe, guerres mondiales, etc. Certaines reconstitutions ont même donné naissance à des genres cinématographiques, comme le western.
«Il existe toute une série de chevauchements d’intérêts et de disciplines quand on considère les liens entre le cinéma et l’histoire, observe Pascal Bastien. Il y a, bien sûr, les reconstitutions historiques, comme on en trouve aussi au théâtre et dans le roman, auxquelles des historiens ont parfois collaboré, comme ce fut le cas de Jacques Le Goff, grand spécialiste du Moyen Âge, pour le film Le nom de la rose. Il faut également souligner les films témoignages, tels que les documentaires. Un film aussi remarquable que Les ordres de Michel Brault relève à la fois du documentaire et de la reconstitution historique.»
Chose certaine, «le cinéma peut jouer un rôle à la fois critique et pédagogique», souligne le professeur. Avant que le film Nuit et brouillard d’Alain Resnais ne sorte en 1956, les camps de la mort de la Seconde Guerre mondiale constituaient un sujet tabou dont on ne parlait pas. «Ce documentaire a servi de coup de fouet», affirme Pascal Bastien, contribuant à alimenter le débat sur l’importance du devoir de mémoire.