Le 27 septembre dernier, les forces indépendantistes en Catalogne ont remporté les élections au Parlement: majorité absolue en nombre de sièges (72 sur 135), mais pas en termes de suffrages (47,8 %). Le lendemain, le journal espagnol El Pais a écrit que les indépendantistes catalans avaient gagné les élections, mais perdu leur plébiscite. Ces derniers peuvent-ils lancer le processus devant mener la Catalogne à l’indépendance ?
«Les forces favorables au oui ont reçu un mandat assez clair pour amorcer un tel processus, un mandat plus fort que celui obtenu par le Parti québécois en 1976 pour enclencher la démarche référendaire axée sur la souveraineté-association», soutient Alain-G Gagnon, professeur au Département de science politique et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes. Le problème, selon lui, sera de savoir dans quelle mesure les indépendantistes pourront renforcer la légitimité de leur démarche. «Ils doivent obtenir davantage d’appuis dans l’ensemble de la société, notamment dans certains secteurs de Barcelone où est concentrée la classe ouvrière. Sinon, ils risquent d’être discrédités au fur et à mesure que se dérouleront les négociations, à moins que le parti au pouvoir à Madrid devienne minoritaire lors des élections législatives de décembre, ce qui pourrait ouvrir une porte.»
Le chercheur tient à rappeler que le président catalan Artur Mas est critiqué à cause de son nationalisme conservateur, de ses mesures d’austérité et de la privatisation d’entreprises d’État. «Il s’est éloigné de la gauche, observe le professeur. Or, pour pouvoir aller de l’avant, il devra y avoir un front uni des forces nationalistes de droite et de gauche. Des divisions majeures subsistent entre le parti d’Artur Mas et la CUP, une formation politique d’extrême-gauche. Cette dernière acceptera-t-elle de se rallier à des politiques d’austérité? Cela reste à voir. De plus, le président catalan parle rarement de l’indépendance dans ses discours. Il semble qu’il pourrait se satisfaire d’un État autonome fort au sein d’une Espagne unitaire, avec des pouvoirs clairs, comme ceux dont disposent les provinces dans le cadre fédéral canadien.»
Divers obstacles se dressent sur le chemin des indépendantistes catalans, poursuit Alain-G Gagnon. «Ils doivent, à mon avis, déployer une stratégie à trois volets. D’abord, élargir le front indépendantiste en ralliant les secteurs plus difficiles à convaincre, comme les régions excentrées. Ils doivent aussi s’associer à d’autres forces politiques en Espagne, notamment en Galice et au Pays Basque, régions qui revendiquent plus d’autonomie. Enfin, ils auront besoin d’alliés en Europe, entre autres du côté de l’Écosse, de la Flandre et de la Lettonie. Ils auraient aussi intérêt à s’associer des observateurs internationaux qui sont sensibilisés aux questions de reconnaissance plurinationale.»
Ce qui se passe en Catalogne interpelle les forces souverainistes au Québec. Le chef bloquiste Gilles Duceppe a déclaré que les résultats des élections en Catalogne démontraient que l’indépendance, pour les petites nations, n’était pas une question dépassée. Alain-G Gagnon est d’accord. «En Écosse et en Catalogne, c’est la société civile qui a porté le projet indépendantiste, souligne-t-il. Une fois cette société mobilisée, les partis politiques ont commencé à refléter ses revendications dans leurs discours. Dans le cas du Québec, c’est plutôt l’inverse qui se produit. L’enthousiasme à l’égard de projet de souveraineté dans la société civile s’est refroidi au cours des dernières années. Tant que celle-ci n’est pas engagée de façon immédiate et franche, il sera difficile pour une seule formation politique de mobiliser les troupes.»